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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/831

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Il n’est pas d’artistes au monde qui se soient plus inspirés que les Japonais du monde extérieur, qui aient en pour la nature une adoration plus fervente et l’aient serrée d’une plus amoureuse étreinte.

La lune apparaît brusquement entre les nuages blancs qui courent sur le ciel, et, lorsque ses rayons, glissant à travers les branches des cryptomérias, viennent comme un réseau argenté se refléter sur les murs laqués d’or des temples, toutes ces choses presque vivantes s’animent d’une vie plus intense et revêtent un aspect fantastique et saisissant.

Cette nuit, commencée à Nikko, dans l’incohérence du rêve, c’est à Nara que je l’achève.

Dans une heure, le jour va se lever. La lune éclaire encore vaguement un coin du ciel, mais un des bouts effilés de son disque effleure déjà la montagne, et l’astre disparaît rapidement. D’épaisses traînées de vapeurs blanchâtres flottent sur la campagne, et c’est à peine si une légère buée d’or teinte l’horizon du côté où le soleil va paraître. C’est comme un prolongement de la nuit, avec des demi-teintes délicieuses, des ombres d’une légèreté extraordinaire.

La forêt de Nara, toute baignée de brouillard, a des senteurs puissantes. Des camélias au feuillage sombre et des sakaki, plus touffus et plus sombres encore, font, à cette heure douteuse, une selca oscura au-dessus de laquelle planent de grands cèdres dont de minces flocons de brume enveloppent la cime.

Plus loin, dans une ombre moite, des glycines, des sophoras et des érables abritent une forêt compacte de centaurées, de fougères, d’azalées et de styrax aux fleurs parfumées.

Près de là, à l’entrée de l’avenue de cèdres qui monte majestueusement aux sanctuaires bouddhiques, un grand cerf de bronze, portant au flanc une inscription d’or, est couché au pied d’un mélèze, au-dessus d’une fontaine où s’enroulent des lotus de bronze. L’animal, tournant sa tête dressée, regarde fièrement derrière lui, et la noblesse élégante de son attitude rappelle le cerf royal sur les flancs duquel Jean Goujon a allongé sa Diane nue, au front impérieux.

Tout à coup, la brume qui enveloppe ce parc enchanté devient lumineuse vers l’est, et le soleil apparaît, d’un bond, dans tout son éclat.

Cette journée, si brillamment éclairée, a été, autant qu’il m’en souvient, riche en impressions artistiques et pittoresques, dont le souvenir m’invite à faire halte quelques instans, à prendre un repos dans ce rapide défilé nocturne ; mais le charme enchanteur de l’Ellis