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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/830

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population étrange, en robes voyantes, en coiffures compliquées, avec des parures d’idoles, et, par toutes les rues, flotte un parfum vague de musc et d’huile de camélia.

Devant moi, au son d’une musique discordante, deux guêchas, vêtues de soie rouge, la taille serrée dans une large ceinture verte, le teint blanchi de fard, les yeux bleuis d’antimoine et les lèvres rougies de vermillon, miment une danse… La brutalité lascive de leurs gestes et la sauvagerie de la musique qui les accompagne m’ont vite lassé, et, tandis que je continue de les regarder machinalement, sans intérêt, il me semble que, comme dans une hallucination, les formes des danseuses s’évanouissent et qu’à leurs traits se substituent des contours vagues et vaporeux, entrevus autrefois.

En sortant de là, j’éprouve une pesanteur de tête vague et pénible, comme après une ivresse de hachich, toute une partie de mon voyage semble s’effacer de mon esprit, et, quand j’en reprends la suite, je me retrouve, après plusieurs jours écoulés, à Nikko, sous les cryptomérias gigantesques des grands sanctuaires du Japon.

Une allée de vingt lieues de long, ombragée d’arbres séculaires dont la cime s’élève à cinquante mètres au-dessus du sol, conduit à la montagne sacrée où les trois premiers fondateurs de la dynastie de Yeyas ont édifié leur tombeau. C’est, bien une allée que cette route de quatre-vingts kilomètres, car les arbres qui la bordent, comme la forêt où elle vient aboutir, ont été plantés de main d’homme pour servir d’avenue monumentale et d’abri funéraire aux shogouns de la grande race.

Sous le dôme de verdure des cryptomérias, trois temples, ou plutôt trois groupes de temples, ont été construits. Le principal d’entre eux s’élève au pied de la montagne, à quelques pas d’un torrent que franchit un pont de laque rouge ; derrière l’édifice, la forêt se dresse, gravissant des talus à pic que soutiennent des murs cyclopéens.

Là, sur les chapiteaux des colonnes, sur les corniches des toits, sur les balustres et les faîtières, les sculpteurs japonais ont répandu la vie à pleines mains. C’est un luxe éblouissant d’animaux et de fleurs étranges sculptés en bois dur, de dragons d’un modelé vigoureux et souple, d’éléphans aux formes puissantes, de cigognes à la silhouette osseuse, de reptiles tordus en mille replis, de lotus et de nymphéas aux feuilles plantureuses, d’orchidées gonflées de sève, de magnolias fleuris et de chrysanthèmes épanouies. Et toutes ces sculptures, où circule un souffle vital presque adéquat à la vie elle-même, sont traitées avec la plus libre fantaisie, avec une inépuisable variété d’attitudes, une incroyable intensité d’expression.