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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/809

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apologie qui devait être lue du sénat et du prince ; il ne pouvait pas leur présenter un tableau inexact de la procédure qu’on suivait envers les chrétiens ; il aurait été trop facilement convaincu de mensonge. Ou bien l’ouvrage n’est pas authentique, ce que personne encore n’a osé prétendre, ou il faut admettre que, dans les procès de ce genre, le juge ne posait jamais qu’une question au prévenu. Il lui demandait s’il était chrétien, et, sur sa réponse affirmative, il le condamnait sans hésiter. C’est ce que confirment les Actes des martyrs auxquels on peut avoir confiance, et plus encore les plaintes passionnées des apologistes. Tous répètent, comme le Lucius de saint Justin, qu’avant de prononcer la sentence, il faudrait savoir quel crime l’accusé a pu commettre, s’il est voleur, brigand ou meurtrier ; mais non, on se contente de demander s’il est chrétien. C’est donc un nom qu’on poursuit, c’est pour un mot qu’on fait mourir un homme ! Je ne vois que deux façons d’expliquer cette étrange manière de procéder. Ou bien il faut croire qu’il s’était établi dès le premier jour un préjugé qui faisait admettre comme démontré que les chrétiens étaient de grands criminels, en sorte qu’on pouvait saisir tous ceux qui confessaient l’être : correpti primum qui fatebantur ; et comme ce précédent parut dans la suite suffisant pour justifier toutes les rigueurs, on continua de les punir, sur leur nom seul, parce qu’on les avait punis une fois, sans se demander davantage de quel crime ils étaient accusés. C’est l’opinion à laquelle incline M. Renan. J’avoue qu’elle me semble soulever de graves objections, il me parait difficile qu’un peuple qui respectait les formes de la justice se soit laissé dominer à ce point par une prévention populaire. Souvenons-nous qu’il ne s’agissait pas ici d’exécutions sommaires, mais de jugemens motivés. C’étaient les magistrats qui condamnaient les chrétiens, et ils devaient le faire dans les formes ordinaires. Or un juge applique toujours une loi ; il a besoin d’invoquer une décision du pouvoir souverain qui sert de raison ou de prétexte à la sentence. Je suis donc tenté de croire qu’à un moment que nous ignorons, sous une forme qui ne nous est pas connue, il a dû paraître un décret, un rescrit, un acte quelconque du prince, qui déclarait d’une manière générale que les chrétiens étaient coupables de quelque crime et qu’ils tombaient sous la loi. Les apologistes ne veulent pas tenir compte de ce décret qui leur est contraire ; les juges ne sentent pas le besoin de le rappeler, peut-être parce qu’ils le trouvent suffisamment connu. Quand ils disent à l’accusé : « Etes-vous chrétien ? » ils sous-entendent : « Si vous l’êtes, il est juste de vous appliquer la loi qui proclame que tout chrétien est un criminel ou un rebelle, et vous méritez la mort. » Comme il leur semble que l’aveu d’un de ces crimes entraîne la reconnaissance de l’autre, ils se