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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/792

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M. Chaptal, jeune homme de grande espérance, fut tué. J’ordonnai alors aux cinq chaloupes de faire feu de leurs caronades. Les caronades balayèrent le môle, balayèrent la plage et firent un grand carnage des Mexicains. Une brume très épaisse survint tout à coup et couvrit la retraite de l’ennemi. »

Le brouillard ne fut pas non plus tout à fait inutile à la retraite du canot français. Chargée outre mesure, cette embarcation s’était échouée sur les enrochemens du môle : ni gaffes ni avirons ne parvenaient à la remettre à flot ; les matelots se jetèrent à l’eau pour l’alléger et se mirent à la pousser vigoureusement des épaules : elle glissa sur le fond et s’éloigna, perdue au milieu de la buée opaque. Le désarmement de Vera-Cruz, l’invasion de la maison où fut pris le général Arista, n’avaient coûté que quelques blessés ; l’attaque de la caserne et les derniers momens de la retraite ajoutèrent considérablement à nos sacrifices. La perte totale dans cette journée fut de huit tués et de cinquante-huit blessés. Nous avions eu l’imprenable forteresse à un prix bien moindre. Les Mexicains, il est vrai, mal revenus de leur chaude alarme, se hâtaient d’évacuer la ville ; pouvaient-ils y rester sous le canon de Saint-Jean-d’Ulloa ?

Le désarmement de Vera-Cruz a été incontestablement un succès : il s’en fallut de peu qu’il ne tournât mal ; le rembarquement de nos derniers pelotons fait involontairement songer à Nelson et à Ténériffe. Dans toute cette affaire, Santa-Anna paya bravement de sa personne : une des dernières volées tirées par nos chaloupes tua son cheval sous lui, l’atteignit en plein corps et lui infligea trois blessures graves. On dut l’amputer d’une cuisse ; un moment même, on désespéra de sa vie. Le 13 décembre néanmoins, le blessé se trouva en mesure, grâce à une énergie peu commune, de donner lui-même de ses nouvelles au ministre de la guerre. « La Providence, lui écrivit-il, conserve encore mes jours. Le 6, j’ai subi l’amputation de la jambe gauche que la mitraille ennemie m’avait mise en pièces. Si j’en dois croire l’opinion des médecins, je suis aujourd’hui hors de danger. Ma main droite, atteinte également par la mitraille, est en bonne voie. L’ennemi s’est retiré au mouillage d’Anton Lizardo, ne laissant devant Vera-Cruz que la Créole et les deux bombardes. La place de Vera-Cruz sera dans quelques jours complètement évacuée : mieux valait se résoudre à cet abandon que se résigner à l’ignominie de recevoir chaque jour la loi des usurpateurs du château d’Ulloa. Nos pertes se sont élevées le 5 décembre à trente et un morts et vingt-six blessés. Depuis la glorieuse journée du 5, où il a éprouvé une si cruelle déception, l’ennemi n’a pas renouvelé les hostilités. »