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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/696

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Le drôle, comme l’appelait Kaunitz, fut bientôt relâché ; on poussa la délicatesse jusqu’à lui offrir mille ducats à litre de consolation ; il commença par les refuser avec éclat et avec cette arrogance qui lui tenait lieu de fierté ; il finit par les empocher. Plus tard, il obtint que Marie-Thérèse les reprît et lui envoyât en échange une bague de diamans, dont il aimait à se parer dans les grandes circonstances.

Tout allait bien pour lui ; à son retour en France, il trouva dans Maurepas tout-puissant un protecteur tel qu’il pouvait le rêver, préférant un bon mot à une bonne action et persuadé que le premier devoir d’un bon serviteur est d’être sans vergogne et sans scrupule. Beaumarchais touche au but ; après tant d’inutiles labeurs, il recueillera désormais le prix de ses peines. La vendange est ouverte, il voit commencer les plus belles années de sa vie, qui se termineront par le bruyant triomphe du Mariage de Figaro. Il a ses entrées dans tous les ministères, il a la clé de toutes les portes ; on le reçoit, on le recherche, on l’écoute, on le consulte, et bientôt la guerre de l’Indépendance lui fournira l’occasion après laquelle il soupirait, que deux fois il avait manquée. Sous le couvert d’une grande cause nationale dont il est le champion le plus résolu et le plus éloquent, il trouvera le moyen d’enrichir enfin Beaumarchais. Ce redresseur de torts, cet humanitaire jette le gant aux Anglais, il défend contre eux le droit sacré des opprimés, qui lui est plus cher que son bien, et en même temps M. de Ronac se change comme par un coup de baguette en un certain Rodrigue Hortalez et Cie, qui commandité par la France et par l’Espagne, puisant dans les caisses de deux gouvernemens, entreprend d’approvisionner d’armes, de tentes, de vivres et de munitions de guerre les Américains révoltés. Il parcourt toute la France en quête de capitalistes et d’armateurs, il cherche partout des alliés ou des complices pour venir en aide à son négoce philanthropique. La fièvre le travaille et son industrie fait des miracles ; il va, il vient, il se démène, il se multiplie ; il a la tête toujours fumante et des bottes de sept lieues.

Il n’éprouva qu’un chagrin au cours de son entreprise. Quand Franklin arriva à Paris, Rodrigue Hortalez lui fit vainement la cour, sans réussir à désarmer les méfiances de l’avisé bonhomme ni à dégourdir ses glaces, et bientôt Vergennes, tout à fait édifié sur son compte, se fit un devoir de reconduire ; une fois fermée, la porte ne se rouvrit plus. Ses affaires ne laissaient pas de prospérer. Un bâtiment de guerre, le Fier Rodrigue, qu’il avait armé pour protéger ses transports, prit part au glorieux combat de la Grenade et à la victoire de d’Estaing. Le Fier Rodrigue fut percé de quatre-vingts boulets, son capitaine mourut au fit d’honneur et procura à Beaumarchais la gloire de s’être fait tuer par procuration pour la cause des peuples. Son exploit lui valut 400,000 livres, et peu après il encaissa près de 2 millions à titre