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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/680

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uns des autres. A la fin du premier acte, tout le monde rit sous cape, malgré le départ pour la croisade et le désespoir affecté des deux femmes.

Jeannette, la paysanne, est encore plus madrée que les deux autres :

Ma mère et le bailli sont bien,
Et je crois que j’aurai la rose.

Quelle malice dans ces couplets, mais quelle malice honnête et sans effronterie ! Tel est le ton général de l’œuvre. Il se retrouve encore dans le charmant quatuor du troisième acte : Ah ! ma petite amie, que le voilà jolie ! De l’esprit, partout de l’esprit. Une fois seulement, il y a plus. Jadis, les couplets fameux du troisième acte :

Et l’on revient toujours
A ses premiers amours.

se chantaient, dit-on, comme de petits couplets de vaudeville : ils n’avaient pas plus d’importance. On les comprend autrement aujourd’hui, et selon nous, on les comprend mieux. Les deux artistes éminens qui tour à tour ont repris Joconde donnaient à cette romance un accent plus pénétrant ; ils la disaient avec plus de chaleur, dans un style plus large. Ont-ils mis là cette tendresse, cette mélancolie rêveuse, pu l’y ont-ils trouvée ? Devons-nous au compositeur, ou seulement à ses interprètes, notre émotion plus profonde ? Peu importe. De l’interprétation nouvelle le vieil air a gardé un caractère de grandeur, presque de puissance, qui nous montre un des aspects particulière de l’œuvre de Nicolo, et résume un aspect plus général des œuvres anciennes que nous venons d’analyser.


III

Nos vieux compositeurs ont tous entre eux une ressemblance, une certaine parenté. Si l’Opéra-Comique, comme la Comédie-Française, faisait peindre sur son plafond les maîtres de son répertoire, on pourrait sans anachronisme grouper autour du vieux Grétry, Monsigny ; Dalayrac et Nicolo. Sans doute il existe de l’un à l’autre des nuances d’inspiration et de procédé, mais ils sont de la même famille. Du Déserteur à Joconde, malgré le demi-siècle qui les sépare, il n’y a pas un de ces écarts subits, un de cessai tus, comme disent les philosophes, qui d’un seul coup portent l’art à des hauteurs soudainement conquises. Mais, de Joconde à la Dame blanche, cet écart existe. Dans l’espace de onze ans, une évolution s’est faite. C’est Boïeldieu qui l’a ménagée et conduite. Ses premiers ouvrages l’ont préparée, son chef-d’œuvre la couronne.