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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/674

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ou consolant ! Comme il frappe au cœur le prisonnier ! Comme à chaque reprise il s’accentue et se passionne jusqu’à la pathétique explosion de l’ensemble !

On veut maintenant des types musicaux, des caractères : Grétry a créé le premier, avec Blondel, cette touchante figure d’écuyer troubadour. Dès que Richard parut, on y remarqua la note chevaleresque, le sentiment du moyen âge. On prononça même un mot singulier pour le temps et qui, depuis, a fait son chemin, celui de romantisme. Il était juste : Richard est romantique ; il l’est un peu comme l’ont été depuis, mais beaucoup plus que lui, et la Dame blanche et le Pré-aux-Clers. Il marque l’apparition de la couleur dans la musique. Il a la couleur héroïque, témoin le grand air du roi dans sa prison, avec les réminiscences belliqueuses et l’écho des clairons : O souvenir de ma puissance ! C’est presque le mouvement de Shakspeare, le regret d’Othello : « Adieu, les troupes empanachées et les grandes mêlées ! .. Adieu la royale bannière, et tout l’éclat, la pompe et l’appareil des guerres glorieuses ! »

Du Déserteur à Richard Cœur de lion, le progrès est notable : progrès dans le génie et progrès dans le métier. Il y a plus de grandeur dans la pensée et plus d’aisance dans l’exécution. L’harmonie s’enrichit, les accompagnemens offrent plus d’intérêt. L’orchestre commence à se faire sa place : à la fin du premier acte, il reprend à lui seul la chanson du sultan Saladin dans une coda presque symphonique [1]. Le rôle des chœurs gagne également de l’importance : ils se mêlent davantage à l’action ; l’ensemble des soldats au second acte a du mouvement ; il est traversé par une phrase suppliante de Blondel un peu analogue à celle de Leporello dans le sextuor de Don Juan ; on y sent la même détresse.

Nous pouvons ici rappeler Mozart : nos vieux auteurs font quelquefois penser à lui. Non qu’ils y aient pensé eux-mêmes : car, dans ses Essais, Grétry ne le nomme pas une fois. Il y eut entre le génie de Mozart et le nôtre un singulier malentendu. Il a méconnu nos musiciens, qui, de leur côté, semblent l’avoir ignoré. Il écrivait de Paris, en 1778 : « S’il y avait ici un coin où les gens eussent de l’oreille pour entendre, du cœur pour sentir, un peu de goût pour comprendre quelque chose à la musique, je rirais volontiers de toutes mes misères ; mais je suis malheureusement au milieu de brutes (en ce qui concerne la musique), et il n’en peut être autrement, car ils portent en tout l’aveuglement de la passion. Non, il n’y a pas une ville au monde comme Paris. Ne croyez pas que j’exagère en parlant ainsi de la musique de ce pays.

  1. On sait que l’instrumentation de Richard, comme celle du Déserteur, a été retouchée, mais non transformée par Ad. Adam.