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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/672

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tout le peuple soubrette ! Adieu les vieillards dupés par les servantes friponnes ! adieu les personnages de paravent ou d’éventail ! Voici l’air poignant d’Alexis : Mes yeux vont se fermer sans avoir vu Louise ! La musique avait de l’esprit, elle prend une âme ; voici la passion et le drame humain, l’émotion, les larmes ; mais le rire aussi, plus franc que jamais. Le rôle de Montauciel est charmant de désinvolture et d’entrain. Son ivresse est aimable et point grossière. Son air : Je ne déserterai jamais est coupé de réticences discrètes, un peu haletant, comme il convient après boire. Nos buveurs modernes d’opéra-comique ont le vin moins léger. Quant au grand cousin, il atteint, dans le second acte, à la sublimité du comique. Lorsque, juché sur sa chaise, les pieds aux barreaux, intimidé d’abord, puis rassuré par la cordialité de son nouvel ami, il se décide à chanter, l’effet est irrésistible. Vous l’avez entendu, glapissant tout du haut de sa tête, avec des éclats désordonnés ; vous avez vu sa figure épanouie, vous savez ce refrain d’une bêtise grandiose, entraînante : Tous les hommes sont bons ! Chaque mesure déborde de contentement. C’est la joie triomphante, le délire de la bonne humeur et de l’optimisme. Quelle réfutation anticipée et désopilante des larmoyeurs modernes, des Schopenhauer et des Hartmann ! Montauciel, à son tour, entonne un couplet mieux tourné ; il chante le vin et les jolies filles. — « Allons, reprends avec moi, dit-il. — Mais je ne sais pas voire air, zézaie Bertrand interdit. — Essaie toujours, je parie que cela marchera. » — Cela marche en effet, et d’une superbe allure. Ici qu’on ne raille plus, même le procédé. Le tour de force est prodigieux, et nous ne savons rien qui dépasse la reprise en duo de cette complainte niaise et de cette chanson joyeuse.

Le Déserteur avait seize ans lorsque fut joué Richard Cœur de lion, le chef-d’œuvre de Grétry et de notre musique au XVIIIe siècle. Il parut en 1785, à la veille des jours redoutables, et quand on revient à lui, l’on croit retrouver une de ces empreintes légères respectées par les cendres des volcans. Richard est un des plus touchans débris du passé ; il a la poésie d’un souvenir, presque d’une relique. C’est le témoin de temps à jamais disparus, l’écho de voix qui ne chanteront plus. Les quelques années qui précédèrent la révolution offrent un caractère singulier d’apaisement et de détente. La bonne volonté du roi, la grâce de la reine, avaient gagné tous les cœurs. L’âme française, qui devait être bientôt une âme de colère et de haine, était encore une âme de mansuétude et d’amour. Louis XVI était aussi populaire que l’avait été son aïeul ; à son tour, et à meilleur titre, il pouvait se dire le Bien-Aimé. Les lis, au moment d’être coupés, semblaient refleurir. Richard a la mélancolie d’un hommage suprême à la royauté. On riait avec le