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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/670

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de Pergolèse français. Il contient de charmantes, presque de belles choses, entre autres les deux airs de Cassandre, dont l’ampleur est singulière. Le bonhomme a déjà l’importance comique de Bartolo. Mais l’espièglerie de Grétry est plus alerte que celle de Pergolèse ; son esprit pétille et mousse plus légèrement. La bouffonnerie du Tableau parlant eut un vif succès, et Grimm, qui faisait parfois des excuses à la musique française, écrivait après la représentation : « Il n’y a rien à dire de cet ouvrage, c’est un chef-d’œuvre d’un bout à l’autre ; c’est une musique absolument neuve et dont il n’y avait point de modèle en France… C’est à tourner la tête. »

Certes, cette musique a bien le cachet de son époque. Elles l’ont aussi, ces œuvres gracieuses ou touchantes qui se nomment Rose et Colas, le Roi et le Fermier, de Monsigny, ou l’Amant jaloux, Zémire et Azor, l’Épreuve villageoise, de Grétry. Elles sont de leur temps, comme les tabatières d’or et les épées à poignée de nacre, comme les jupes à paniers et la poudre d’iris, comme la miniature et le pastel. La musique alors avait ses pastels, qu’il faut toucher d’une main délicate, de peur d’en faire tomber la poussière.

Mais la musique eut mieux que des pastels ; elle fut même, à notre gré, supérieure à la peinture. Le plus grand peintre de cette époque, si cette époque eut un grand peintre, fut Greuze. Henri Heine, après lui avoir comparé Monsigny, ajoute : « En écoutant cet opéra (le Déserteur), je compris clairement que les arts du dessin et les arts récitans de la même époque respirent toujours un seul et même esprit, et que les chefs-d’œuvre contemporains portent tous le signe caractéristique de la plus intime parenté. » Comme M. Taine, Henri Heine ici va trop loin, et nous l’arrêtons. Ne concluons pas toujours à la loi ; ne ramenons pas tout à l’unité. La musique du siècle passé l’emporte sur la peinture ; Monsigny l’emporte sur Greuze par le naturel-et par la vérité ; le Monsigny du Déserteur s’entend : le Déserteur suffit à sa gloire et à notre étude.

Le Déserteur date de 1769, comme le Tableau parlant ; mais c’est une œuvre de portée bien plus haute, le produit d’un art plus puissant. Il marque l’apparition du sentiment dramatique dans la musique. Avec Richard Cœur de lion, et presque d’aussi haut que lui, le Déserteur domine le théâtre lyrique de la fin du XVIIIe siècle. Il a les qualités, sans les défauts, de son temps : la grâce sans la mignardise, l’émotion, sans la sensiblerie. Nous parlions de Greuze tout à l’heure ; jamais vous ne trouverez dans ses paysanneries la saveur rustique du drame de Sedaine et Monsigny ; jamais non plus la même vérité. Prenez garde à la simplicité de Greuze, et même à son innocence : l’une est maniérée, l’autre, coquette. On l’a dit : son innocence, « c’est l’innocence de Paris et du XVIIIe siècle, une innocence facile et tout près de la chute ; ce sont les quinze ans de