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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/661

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maîtres un hommage national et ramener sur une suite plus que séculaire de chefs-d’œuvre, français l’admiration du public, que l’on détourne d’eux et que l’on finira par égarer.

A Paris, pendant la saison dernière, le premier acte de Tristan et Yseult, de Wagner, a été aux nues. Nous l’avons entendu, et disons-le sans nous poser en adversaire intransigeant du maître souvent sublime de Bayreuth, sans renouveler ici hors de propos une appréciation générale de l’œuvre et du système de Wagner [1], c’est là un de nos plus mauvais souvenirs. Le récitatif ininterrompu, la mélopée sans rythme ni tonalité se poursuivait implacable. La lourdeur, l’obscurité, l’effort et le labeur, tous les défauts de l’esprit allemand étaient ramassés là. Pour expliquer un acte d’opéra, quinze pages de texte ; des digressions historiques, préhistoriques même ; des détails de géographie ; la justification de chaque phrase musicale par les mots rigoureusement correspondans ; une recherche prétentieuse du détail ; l’exclusion systématique de toute forme saisissable ; les voix traitées avec barbarie, sans souci de leur beauté, sans pitié de leur faiblesse ; un orchestre violent sans relâche ; partout la fatigue et l’ennui.

Et nous nous demandions si cette musique, dite autrefois de l’avenir et trop devenue, hélas ! la musique du présent, ne serait pas avant peu la musique du passé et du passé qu’on oublie. Quand’ une vogue trop tapageuse pour être durable aura trahi ces œuvres excentriques, quand plus d’un demi-siècle aura refroidi les ardeurs du prosélytisme, éteint le zèle des coteries et des églises, la postérité fera peut-être justice des théories et des systèmes, justice de l’esthétique nébuleuse, de l’art philosophique, de ses symboles et de ses mystères ; on laissera Tristan ou Tantris, et Kourvenal, et Brangaine, pour revenir à des figures plus aimables, à des noms plus doux. On se ressouviendra peut-être alors de Zampa, d’Isabelle et de Mergy, d’Anna, de la vieille Marguerite et de Julien d’Avenel ; du petit Chaperon-Rouge et de Richard Cœur de lion, du Déserteur et de Joconde. Les élucubrations gigantesques tomberont, et, sous la poussière de leur chute, on retrouvera des œuvres charmantes et fraîches encore, que cette chute n’aura pas écrasées. Elles relèveront la tête, comme des fleurs parmi des ruines ; On les admirera, on les aimera de nouveau pour leur beauté délicate, et la musique aura retrouvé sa grâce et son sourire.

Mais le temps n’est pas encore venu. On l’a dit : « notre siècle est ivre de science » et l’art lui-même a subi cette ivresse. Nous sommes des premiers à le constater, à saluer le progrès immense de la musique moderne. Les maîtres contemporains ont accoutumé notre

  1. Voir, dans la Revue du 15 mai 1885, notre critique des Maîtres chanteurs.