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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/627

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Au mois de juin 1813, le commandant de la Dryade reçut l’ordre de rallier à Toulon l’escadre du vice-amiral Émériau. Il partit de Gênes accompagné du Renard. Un vaisseau ennemi essaya de lui barrer la route et le contraignit à chercher un refuge dans le port de Villefranche. Le 16 juin, jour anniversaire du combat du Renard et du Swallow, l’équipage du brick offrit un repas aux camarades qui avaient suivi le capitaine Baudin à bord de la Dryade. Le pavillon que portait le Renard le jour du combat fut arboré dans la salle du festin, tout criblé de trous de boulets et de trous de mitraille. La fête fut très gaie : sur le soir seulement, lorsque vint l’heure de se séparer, les marins de la Dryade voulurent emporter le pavillon. Les marins du Renard prétendirent le garder. Une lutte s’ensuivit et le pauvre pavillon fut mis en lambeaux : chacun en emporta un morceau dans sa poche. Glorieuse relique bien faite pour servir de talisman à des braves.

Le 18 juin, la Dryade jetait l’ancre en rade de Toulon : vingt vaisseaux de ligne et neuf frégates s’y trouvaient rassemblées. L’escadre était mouillée sur trois lignes. Quatre frégates avaient leur poste à l’avant-garde, sur la rade des Vignettes ; les cinq autres occupaient le mouillage compris entre la grosse Tour et l’Éguillette. Chaque vaisseau ou frégate possédait son corps mort muni de deux embossures. Quelle que fût la direction du vent, l’appareillage était, grâce à ces précautions, assuré. L’escadre exécutait souvent ce mouvement toute à la fois : elle revenait de même au mouillage, trente navires se croisant dans tous les sens et venant reprendre leurs corps morts avec une précision vraiment remarquable. C’était la manœuvre de chaque jour : par conséquent, elle se faisait bien. Le dimanche, on restait généralement au mouillage ; l’amiral, à midi, réunissait les capitaines en conférence à bord de son vaisseau. La conférence terminée, on avait congé jusqu’au soir : les exercices et les appareillages recommençaient dès le lendemain.

Ainsi se passa la dernière moitié de l’année 1813. L’ennemi se montrait rarement en forces sur la côte. Cependant, l’ordre d’éviter un engagement était tellement précis que jamais l’escadre ni aucune de ses divisions ne passait une nuit à la mer. L’empereur ne voulait plus de ces catastrophes qui, au sein des prospérités d’un règne encore sans nuages, avaient assombri sa fortune ; les épreuves de la guerre étaient réservées aux frégates qu’on se disposait à lancer dans toutes les mers du globe. Là se formeraient, par une vie d’aventures, de jeunes capitaines auxquels on confierait, le jour de rentrer en lice venu, la défense du pavillon. Cette politique était sage et digne du grand homme qu’un fond de bon sens finissait toujours par ramener, après de dangereux écarts, dans le chemin de la vérité.