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confier au papier, le vit-on déposer la plume dès qu’il fut arrivé à l’année 1815. On eût dit qu’à partir de ces jours néfastes, l’histoire cessait d’offrir quelque intérêt et ne méritait plus d’être racontée.

Si incomplet qu’il soit, le manuscrit rédigé en 1847 n’en est pas moins un manuscrit de 357 pages in-folio. On le mettait hier à ma disposition, m’abandonnant le soin d’en faire l’usage que je jugerais le plus utile à l’instruction de nos officiers. Pour atteindre ce but, il m’a paru qu’il me suffirait de condenser un travail qui portait en lui-même toute sa valeur technique et littéraire. Je laisserai donc autant que possible la parole à l’amiral Baudin, n’interrompant que bien rarement par mes réflexions son récit. On ne reconnaîtra pas seulement le héros à ses actes, on retrouvera aussi l’homme dans son style.


I

Charles Baudin était né à Paris le 21 juillet 1784. Il appartenait à une famille originaire de Lorraine, famille de magistrature et de finance, qui vint se fixer à Sedan sous le règne de Louis XIV. Le père de Charles Baudin, maire de Sedan depuis l’année 1789, fut élu en 1791 membre de l’assemblée législative pour le département des Ardennes, représenta le même département à la Convention et y vota contre la mort du roi, en motivant son vote.

Le vaillant marin dont nous entreprenons d’esquisser l’histoire avait commencé son éducation au collège de Sedan ; il vint l’achever à Paris, où son père l’appela au mois d’avril 1794, c’est-à-dire au plus fort de la terreur. Le 21 prairial de l’an II de la république, Charles fut mis en pension chez le citoyen Savouré, rue de la Clé, auprès de Sainte-Pélagie. « C’était, nous apprend le futur amiral, la seule maison d’éducation de l’ancienne université qui fût restée ouverte. Homme de conscience et de courage, M. Savouré avait maintenu chez lui l’enseignement religieux. Le nombre des élèves était de 120 à 130. Le personnel des professeurs se composait à peu près exclusivement du chef de l’institution et de ses fils ; M. Savouré dirigeait lui-même les classes de troisième, de seconde et de rhétorique. Nous avions pour aumônier un excellent homme, l’abbé Puisié, dont le souvenir m’est encore cher. Je n’oublierai jamais les bontés de ce digne prêtre et ses leçons d’une morale si pure : ses façons affectueuses et dignes lui gagnaient tous les cœurs. J’étais en vacances chez mon père quand éclata le mouvement du 13 vendémiaire an IV contre la Convention. Ce fut dans cette journée que mon père, alors président de l’assemblée, rencontra pour la première fois le général Bonaparte et se prit pour lui d’une