Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/533

Cette page n’a pas encore été corrigée


certains, écrivait le comte de Beust, que, quelque grande que soit la désolation de la famille impériale, les rapports de bonne amitié entre les deux gouvernemens ne s’en ressentiront pas. »

Ce n’était pas ce que l’on espérait à Berlin. La cour avait éprouvé un vif et réel chagrin du sort immérité que le neveu du roi [1] avait trouvé au Mexique. Elle manifesta la profondeur de ses regrets en portant exceptionnellement à un mois, comme à l’occasion de la mort de l’empereur Nicolas, le temps du deuil réglementaire, fixé pour les souverains à trois semaines. Mais le gouvernement, qui ne sacrifiait rien au sentiment, se flattait que le souvenir de l’attentat du 19 juin ne s’effacerait plus, qu’il troublerait les relations entre les deux cabinets. Il se plaisait à le considérer comme un coup de fortune pour sa politique. Tous ses journaux se demandaient si, après un si tragique événement, l’empereur François-Joseph et l’impératrice Elisabeth paraîtraient à la cour des Tuileries : « Sur tes bords de la Seine, disait le Publiciste, l’organe du ministre de l’intérieur, dans les appartemens dorés des Tuileries, tout le bruit de l’exposition, toute la pompe des réceptions princières, tout l’éclat des bijoux de l’Orient n’effacera pas le Mane Tekel que l’histoire vengeresse a écrit avec le sang sur le trône de Napoléon. Un spectre se dressera désormais entre les souverains de France et d’Autriche. »

Le cabinet de Berlin fut vite désabusé ; il apprit par le comte de Goltz qu’une entrevue était arrêtée, que Napoléon III se rendrait en Autriche pour donner à François-Joseph un témoignage de sympathie. L’idée était élevée, touchante ; elle faisait honneur à l’impératrice, qui l’avait suggérée dans un élan chevaleresque. La politique et de frivoles entraînemens en altérèrent aussitôt le caractère.

Tous les regards se retournaient vers l’Autriche. On s’appliquait à pressentir les conséquences de l’entrevue de Salzbourg sur les destinées de l’Europe. Ceux qui connaissaient à fond la situation intérieure de la monarchie n’y voyaient rien d’alarmant pour la Prusse. Ils savaient que M. de Beust lui-même, dans ses correspondances intimes avec ses amis d’Allemagne, ne cachait pas son impuissance. Il avouait qu’il n’était pas en situation de protester contre les infractions multiples faites au traité de Prague et que, si un conflit venait inopinément à éclater entre la France et la Prusse il serait forcé de subordonner son intervention militaire aux premiers résultats de la guerre. Il se sentait isolé à la cour, il n’avait personne qui voulût servir ses idées avec ardeur, il était à la fois l’acteur et le souffleur. La confiance si entière qui l’animait après sa réconciliation avec la Hongrie tendait à s’affaiblir. Les partisans

  1. On l’appelait ainsi par extension ; sa mère était la sœur de la femme de Frédéric-Guillaume IV.