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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/525

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à laquelle on s’obstine à nous convier ? Qu’est-ce que cette certitude affirmée du progrès moral et religieux ? Et ce culte de l’idéal, tourment des plus nobles et des plus délicats esprits de ces nouvelles écoles ? Il faudrait pourtant s’entendre avec eux et savoir au juste ce qu’ils veulent dire. On ne peut accorder de pareilles rêveries, si généreuses qu’elles soient, avec ces affirmations solennelles, tant de fois répétées, que la seule vraie religion, c’est la science, que la science est l’unique maîtresse de la vérité, que la vérité est ce qui est prouvé scientifiquement, c’est-à-dire par l’expérience rigoureusement pratiquée. Qui croire et que croire dans une pareille discordance de mots et d’idées ?

Le dilemme est pressant, il faut choisir ; et bien des intelligences restent suspendues devant cette double et contraire affirmation. On nous parle du progrès et de l’humanité future, pour laquelle il est beau de travailler. Mais ce progrès aura-t-il le temps de se réaliser avant que la vie ait disparu de cette planète, et, d’ailleurs, à quoi bon, si ce progrès lui-même est destiné au néant ? On s’agite, et pourquoi ? Pour qu’à un jour plus ou moins lointain, un caprice des forces cosmiques retire du grand jeu qui se joue cette pièce qu’un autre caprice y a introduite par hasard ou par nécessité. Quant à l’humanité future, de quel droit prélèverait-elle une part si grande sur nos labeurs et nos sacrifices, s’il ne doit rien survivre, même un effet moral, à tous ces efforts, si ce capital immense de bonne volonté et de génie est la proie marquée d’avance pour le cataclysme final ? Ce tourbillon d’atomes employé à la composition du monde actuel entrera lui-même dans d’autres combinaisons qui se succéderont sans fin, sans relation avec celle-ci, dans une éternité vide de tout souvenir. Cette justice réparatrice qu’on invoque, de quel côté de l’horizon brillera-t-elle ? D’où peut-elle venir, puisque l’on a exclu la Raison suprême de l’explication des choses ? Que restera-t-il des pensées d’un Aristote ou de l’héroïsme pieux d’un saint Vincent de Paul ou des calculs révélateurs d’un Newton, quand le soleil qui a éclairé un instant ces fronts sublimes sera lui-même éteint ? Cette religion du progrès, ces espoirs sublimes, hypothéqués sur un infini sans pensée et sans moralité, ne serait-ce pas encore une dernière mystification imposée à l’homme, qu’il vaudrait mieux laisser tranquille dans la réalité positive que lui donne la science et ne pas agiter ainsi de rêves mille fois plus vains que ceux dont les anciens dogmes l’avaient bercé ?

Voyons cependant les choses à un point de vue plus humain et sans trop presser la logique. Que prouvent, après tout, ces appels à la vie spirituelle et ces protestations en faveur de l’idéal, sinon que l’âme ne se laisse pas enfermer dans l’horizon