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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/515

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progrès ; ils s’enchantent des perspectives ouvertes chaque jour sur l’inconnu des forces et l’inconnu des mondes ; mais ils ne trouvent, dans ces sciences mieux connues, rien qui offense ou qui gêne la raison dans ses intuitions les plus hautes ; ils n’admettent à aucun prix ce prétendu conflit de la métaphysique et de la science, autour duquel les faux savans mènent si grand tapage ; et, sûrs de l’accord final, en attendant qu’il se réalise, ils n’abandonnent pas pour le monde des faits, si large, si incommensurable qu’il soit, le monde des idées, où brille une plus pure lumière. Ils sont les gardiens incorruptibles de la vraie science, celle des principes et des causes, celle qui donne à toutes les autres sciences leur achèvement naturel dans la contemplation de l’ordre, dont chacune d’elles nous livre des révélations partielles. Tant qu’il restera de ces convaincus, les grandes idées ne sont pas près de mourir.

Du reste, à bien examiner le tissu des nouvelles théories, il semble qu’il ne soit pas aussi solide et serré qu’il en a l’air d’abord ; sur plusieurs points il est singulièrement lâche ; plus d’une maille se rompt sous la main de l’explorateur. Ce serait un travail utile, à divers points de vue, d’extraire de l’exposé de ces théories mêmes des moyens de réfutation au moins partielle. Nous ne pouvons entreprendre un si grand travail en ce moment, nous nous bornerons à indiquer quelques lacunes et quelques contradictions qui sont comme des fissures au système et qui offrent une chance de retour possible à des idées prématurément proscrites. J’en donnerai quelques exemples ; un des cas les plus frappans se rapporte au problème métaphysique par excellence, l’absolu.

Dans l’évolution du positivisme, l’idée de l’absolu semblait avoir définitivement succombé. C’était même le premier dogme de l’école (car toute école, même négative, est condamnée à être dogmatique) de répudier et la chose et le mot. L’absolu s’est vengé. Il s’est relevé de cette proscription sous le nom de l’inconnaissable, d’abord avec des prétentions modestes, se distinguant à peine du néant ; puis l’ambition lui est venue, même l’ambition d’exister ; il travaille pour devenir une réalité. Il a poussé plus loin encore son audace renaissante : il a usurpé une sorte de personnalité, métaphorique évidemment, mais, en pareille matière, les métaphores sont graves ; l’esprit humain risque de s’y tromper et de les prendre au mot. Comment cela s’est-il fait ? Comment l’absolu, l’inconnaissable, qui n’étaient d’abord qu’une conception négative, sont-ils devenus graduellement quelque chose de plus et d’autre qu’une négation ? M. Littré, à la fin de sa vie, tout en croyant s’affranchir de tout dogme, appliquait à cette apparition de l’inconnaissable des paroles mystérieuses : « Il lui suffisait, dit-il, de le contempler sur