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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/514

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ne se laissent pas facilement dissoudre par l’ironie ou entraîner par des raisonnemens spécieux. D’ailleurs, et, pour voir les choses de plus haut, il est bon, pour le gouvernement et l’ordre des choses de l’intelligence, qu’il y ait une certaine masse de bon sens solide, qui fasse contre-poids aux entraînemens de système ou de passion, qui maintienne le monde moral sur son axe, l’y ramène quand il en a été brusquement écarté par quelque choc violent et compense par des oscillations en sens contraire les mouvemens excessifs imprimés à la machine. Par là se conserve, pendant un certain temps, l’harmonie des choses et des idées.

Dans cet ordre de compensations nécessaires, je ne dois pas omettre le groupe, si petit qu’il soit, des esprits d’élite qui croient encore à la métaphysique et ne se laisseront pas ébranler dans leur croyance par des mépris affectés. Quelle que soit, d’ailleurs, la secte métaphysique à laquelle ils se rattachent, idéalistes, spiritualistes, disciples de Kant, ils ont goûté à l’ivresse pure des idées ; ils n’en perdront plus l’immortelle saveur, l’ardente et délicate curiosité. Ce petit groupe, si humble, si caché qu’il soit, si peu remuant dans le monde, pense et travaille ; s’il n’agit pas à distance, ne croyez pas pour cela qu’il soit inefficace et inactif ; si cette vertu cachée de la méditation ne se fait pas sentir aux masses, elle se répand dans certaines intelligences d’élite, qui, par elle, deviennent à leur tour des foyers ardens, bien que voilés au monde. Je les ai vus de près, ces méditatifs, ces laborieux, et quelle estime j’ai conçue pour eux ! Étrangers à tout ce qui brille ou fait du bruit, attentifs à la voix intérieure qui parle en eux dans les grands silences du dehors, ils recueillent en quelques pages la substance d’une vie pensante, et cette substance engendre des âmes à son image. Ces temples de la science qu’ils habitent, à qui sont-ils consacrés ? Peu importe, le goût de la vérité et le travail pour l’atteindre sont les mêmes. Et, d’ailleurs, rien de plus libre et de plus large que ces temples. On y travaille avec la plus fière indépendance. Le public s’imagine que ce sont des écoles secrètes, parce qu’elles ont peu d’échos au dehors ; il croit que ce sont des sanctuaires fermés, parce que la foule n’y pénètre pas ; mais pourtant de discrètes paroles en sortent de temps en temps, et, dans la confusion ténébreuse du temps présent, ces paroles sont des clartés. Le trait commun de ces pieux ascètes de la pensée pure, leur originalité, au milieu d’un monde qui n’estime que le fait et la force, c’est de mépriser la force, de dédaigner le fait, tant qu’il n’est qu’un fait, d’honorer l’esprit, de respecter les idées et de croire à la raison. Ce n’est pas qu’ils ne tiennent aussi en grande estime les sciences de la nature ; ils en suivent avec avidité les explorations nouvelles et les