Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/505

Cette page n’a pas encore été corrigée


subordonnée. Elle tombera du même coup et de la même ruine que la métaphysique. Lorsqu’on en aura soustrait tout élément rationnel, elle ne sera plus cette science souveraine qui imposait sa loi aux faits, et qui, lorsque les événemens semblaient la démentir, donnait à l’homme le droit de les juger et de les mépriser. Elle descendra de la sphère des principes, où elle régnait, dans le domaine égalitaire des faits, où chaque phénomène, issu de la même origine, en vaut un autre. Elle ne peut plus être qu’une physique des mœurs, elle l’est déjà.

La première condition manque à cette morale des nouvelles écoles, pour être une morale : la liberté. Malgré les dédains de certains esprits qui estiment cette manière de penser trop élémentaire, le bon sens, celui des philosophes non engagés d’avance comme celui de l’homme simplement réfléchi, se refuse à comprendre qu’il y ait une morale possible pour un agent qui ne serait pas libre, qu’il y ait « un devoir sans pouvoir. » Kant n’est que l’interprète de la raison quand, s’affranchissant du despotisme de la causalité, il établit une identité absolue entre ces deux termes, la liberté, la moralité. On aura beau argumenter subtilement contre lui, soutenir qu’il s’est engagé dans un cercle vicieux en fondant la loi morale sur la liberté et prouvant la liberté par la morale, le cercle vicieux n’existe que dans la forme : au fond, Kant ne dit pas autre chose que ceci, à savoir que la loi morale, qui est le tout de l’homme, postule la liberté et que, par là même que cette loi est la raison d’être de l’homme, tous les nuages dialectiques amassés sur la question de la liberté se dissipent devant l’évidence souveraine du devoir, qui est le fait humain par excellence et qui entraine tout le reste à sa suite, comme condition ou conséquence. Condition, antécédent psychologique de la moralité, pour la rendre possible, et en même temps conséquence logique, dès que le devoir est posé : voilà ce qu’est la liberté. En vérité, il n’y a là de cercle vicieux que pour ceux qui veulent confondre les deux points de vue.

Cette liberté, condition de la moralité et par conséquent de la science morale elle-même, elle est aujourd’hui submergée dans ce flot du déterminisme universel qui a tout envahi : la philosophie scientifique, l’art, la littérature, la vie elle-même. Et comment pourrait-il en être autrement dans une doctrine où tout se résout dans l’équivalence et la transformation des forces ? Quel plus grand scandale scientifique pourrait-on imaginer, en ce temps d’évolution, que celui d’une force qui ne serait pas du même ordre que les autres, qui ne serait pas la conversion mécanique d’une autre, qui aurait l’inexplicable privilège de rompre en quelques points la chaîne tendue de l’extrémité des phénomènes à l’autre en y