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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/503

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dérive et dont il semble bien qu’aucun obstacle ne pourrait briser aujourd’hui la vitesse acquise ou détourner le flot irrésistible.

Ce qui fait l’attrait dominant et spécieux de cette théorie, c’est l’apparente simplicité de son principe et l’étendue sans limites de ses applications. Son principe, c’est la loi du mouvement transformé ; le domaine de ses applications, c’est l’existence universelle et son histoire. L’évolution, comme son nom l’indique, c’est le mode de développement des choses, un processus identique, appliqué à tous les ordres de phénomènes, le progrès (à condition que l’on écarte le sens téléologique du mot) s’accomplissant par un mouvement constant et d’infiniment petites différences, passant d’une série d’êtres à une autre série d’êtres, et dans le même être d’une forme primitive à l’achèvement de cet être. Le progrès du simple au complexe à travers les différenciations successives, telle est la formule fatidique, celle qui répond à tout depuis les premiers changemens de la matière cosmique jusqu’à la formule actuelle ; formule vérifiée, dit-on ; par l’évolution géologique et météorologique de la terre et de chacun des organismes qui en peuplent la surface, — par le progrès continu de l’humanité, soit qu’on le considère chez l’individu civilisé, soit dans les groupemens de race et de peuple ; enfin par le développement de la société, au triple point de vue de ses institutions politiques, religieuses et économiques. Le monde entier, dans son passé et dans son avenir, tient dans cette large et puissante formule. Depuis la première concentration de la matière cosmique jusqu’aux nouveautés d’hier et d’aujourd’hui, le trait essentiel de tous ces changemens, c’est le passage presque insensible et continu du simple au complexe, de l’indéterminé au déterminé. Tout se déduit actuellement ou se déduira un jour de la même loi de causalité. Les forces physiques, les forces vitales, les forces sociales sont les manifestations diverses, à nous connues, d’une même force toujours agissante ; elles en représentent, pour ainsi dire, les divers degrés d’intensité actuelle, sans que ces degrés épuisent jamais le possible, qui reste infini. Une multitude de systèmes se forment et se décomposent selon des rythmes déterminés. La naissance et la mort individuelles ne sont que des accidens insignifians dans ce jeu grandiose du mécanisme universel, mais chaque naissance et chaque mort nous peignent dans un moment infinitésimal la formation et la décomposition d’un monde. L’histoire d’un corps vivant nous raconte en raccourci celle d’un univers. Des mouvemens qui s’intègrent ou se désintègrent, nulle part il n’y a ni plus ni autre chose. Partout, c’est la même force régie par la même loi, dans des circonstances variées qui expliquent la diversité des êtres. A ce prix, que de précieux avantages pour la pensée scientifique ! Le