Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/501

Cette page n’a pas encore été corrigée


l’exagération du mystère de la chose en soi qui a valu à Kant ce singulier honneur de préparer la voie aux agnostiques anglais. Hamilton, le profond penseur écossais, porte au plus haut degré la doctrine de notre impuissance originelle à concevoir l’absolu. Il s’en forge à lui-même un fantôme, qui, à force d’être logiquement épuisé, vide de tout élément réel et intelligible, serait l’absolu de rien. — L’Inconnaissable se retrouve au sommet de la philosophie positiviste ; il en est la dernière synthèse, la formule suprême. Chez Littré, il s’oppose à la région des faits, au connaissable, qui représente l’ensemble des choses dont on peut percevoir et prévoir l’apparition, saisir les relations, déterminer les lois. Chez Herbert Spencer, il est le mystère inévitable où toute science aboutit, le point d’arrêt de toute recherche, l’Ἀναγϰή στῆναι (Anangkê stênai) d’Aristote. L’Inconnaissable est l’inexpliqué ; il commence à la dernière généralisation des lois. A l’origine de son règne abstrait, il ne représente donc qu’un ensemble de notions négatives ; il exprime ce fait que nous ne pouvons rien connaître en dehors des phénomènes et de leur liaison ; or, les phénomènes, qui s’enchaînent entre eux, n’expliquent rien que leur conditionnement réciproque, qui n’est encore qu’un fait ; et les lois de ces phénomènes ne s’expliquent pas davantage elles-mêmes, même en se généralisant, en s’élevant le plus haut possible. « C’est une loi que tout événement dépende d’une loi. » Mais cette loi elle-même ne porte pas avec elle son explication et sa raison d’être ; remonter de lois en lois jusqu’aux plus abstraites et aux plus générales, ce n’est que reculer la borne de notre ignorance, c’est remonter toujours à un autre mystère. « Nous ne pouvons pas plus, dit Stuart Mill, assigner un pourquoi aux lois les plus générales qu’aux lois partielles. » Jamais on n’arrive à une loi dernière qui envelopperait et contiendrait toutes les autres, à cet axiome suprême dont M. Taine a parlé magnifiquement. Il est clair que celui qui mettrait la main sur cet axiome tiendrait la clé des mondes, celle des origines, celle des destinées. Mais, d’après les données mêmes du problème, tout porte à croire qu’il ne sera jamais résolu. La loi la plus haute reste aussi inexpliquée que la loi la plus élémentaire ; derrière cette généralisation recommence toujours le domaine illimité de l’inconnaissable, toujours fuyant, jamais atteint.

L’inconnaissable n’est donc pas une explication métaphysique, c’est l’impossibilité de toute explication de ce genre. Dès lors, il n’y a plus à chercher ni à prévoir de dessein, de plan ou de finalité dans la nature, puisque nulle part nous n’avons pu saisir, à l’origine de la série des phénomènes, autre chose qu’une série de phénomènes qui recommence sans cesse jusqu’au point où toute