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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/947

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Mahomet, comme Moïse, à Cervantes. Peu importent le récit des extases et des syncopes de ce contemplateur, et l’aveu des doutes qu’il éprouva sur sa mission alors que « le Victorieux » cessa de lui apparaître : un fondateur de religion ne peut être qu’un charlatan ; Mahomet en est donc un. Voltaire le voit, calculant avec clarté son affaire comme un politique de cabinet, et combinant la prétendue parole de Dieu pour mystifier les hommes, à peu près comme un abbé Desfontaines imaginant la Voltairomanie, ou Lettre d’un jeune avocat. Cette critique a priori nous parait enfantine ; cette manière n’est plus la nôtre. Quand même nous n’aurions pas étudié de plus près l’histoire, quand nous ne saurions pas que Mahomet fut un autre homme que le personnage de Voltaire, nous aurions appris à connaître d’autres artisans de foi religieuse et nous ne croirions pas qu’un simple charlatan ait pu communiquer à son peuple un dogme et une morale qui occupent encore, après douze siècles et demi, plus de cent millions d’âmes.

Enfin la naïveté, sous couleur de cynisme, avec laquelle cette imposture s’étale, est pour nous insoutenable, à moins qu’on ne nous permette d’en rire. L’entretien de Mahomet et de Zopire vaut celui du forçat et de l’honnête homme dans un mélodrame que j’ai vu naguère, — était-ce le Mangeur de fer, était-ce un autre ? — Le forçat, la conscience chargée de crimes passés et futurs, disait à l’honnête homme : « Regarde-moi bien. — Je te regarde. — Dans l’œil. — J’y suis. — Au fond, tout au fond… » Et l’honnête homme se reculait en criant d’une voix étouffée : « Oh ! c’est horrible ! « Ce n’est pas par M. Paul Mounet et M. Rebel qu’il aurait fallu, de nos jours, faire réciter ce dialogue du Prophète et du chérif, mais par Lhéritier et par Geoffroy, du Palais-Royal. Je crois entendre la voix confidentielle du vieux comique soufflant à l’oreille de son débonnaire camarade : « Je suis ambitieux ! » Et c’est encore un a-parte de M. Daubray, dans une comédie récente, que le tour général de cette confession me rappelle : « Suis-je canaille, mon Dieu ! .. Que c’est donc canaille d’être canaille comme ça ! »

Cette facilité à se trahir, ce n’est pas sans raison, assurément, que l’auteur l’a imposée à son héros. Pour dénoncer la scélératesse de l’hypocrisie et les horreurs du fanatisme, il a employé cet artifice de les faire confesser à haute voix par l’hypocrite et par le fanatique, par Mahomet et par Séide. Il faut que Mahomet, commandant le meurtre, dise franchement à son disciple :

Quiconque ose penser n’est pas né pour me croire.

Il faut que le disciple, avant de frapper, s’écrie :

Que la religion est terrible et puissante !