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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/945

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Mais quel agacement, quelle douleur équivaut à l’écœurement que nous cause la suite de ces métaphores décolorées et de ces périphrases distendues ? Qu’il se trouve çà et là quelques mots de bonne langue, ordonnés dans un vers qui va droit, où se reconnaît encore, soit l’élève intelligent des grands tragiques, soit l’agréable tourneur d’épîtres et de poésies légères, si nous le contestions, notre rancune serait injuste. Mais, par tout le reste, cette rancune s’amasse. Oh ! que voilà bien le vocabulaire de la tragédie dans sa seconde enfance ! Tous ces adjectifs, même ces substantifs et ces verbes, mollement reliés par le rhéteur, sont comme de vieilles pièces attachées en chapelet ; ternes et lisses, après un long usage, ces mots n’ont pas gardé l’effigie de l’idée ; cependant ils ont pris je ne sais quelle prétention à la majesté. Le temps est loin où l’on disait :

Madame, il ne mourra que de la main d’Oreste ;

on dit à présent :

De ce grand sacrifice ainsi l’ordre est réglé :
Il le faut de ma main traîner sur la poussière,
De trois coups dans le sein lui ravir la lumière…

La forme de cette tragédie est celle que le fond mérite. C’était déjà l’opinion de La Harpe : seulement, il voyait ce fond avec des yeux favorables, et il remarquait ici « l’élévation » du style ; de même, d’Alembert y trouvait « le génie de la poésie. » Pour nous, est-ce l’action, par hasard, que nous sommes tentés d’admirer ? Voltaire la vantait comme « atroce ; » il ne savait « si l’horreur avait été plus loin sur aucun théâtre ; » et c’est là, sans doute, ce quelque chose de « plus terrible » que Ducis le félicitait d’avoir « donné au pathétique. » Volontiers, nous reconnaissons que ce quatrième acte, ouvertement imité de Lillo, est un morceau de mélodrame assez bien machiné ; nous consentons à ne pas sourire de cette scène, de reconnaissance, qui fait prévoir pourtant celle du Mariage de Figaro ; nous apprécions, comme coup de théâtre, le désaveu qu’Omar inflige, après le crime, à Séide ; nous prisons surtout, comme scénique à la fois et comme le seul trait vraisemblable de la pièce, l’usage que fait Mahomet de la mort subite de cet homme, interrompu par le poison au milieu de sa révolte, à la façon d’un blasphémateur foudroyé par miracle. Avec tout cela, regardée en bloc, cette action nous parait arbitraire et saugrenue. Elle convient aux caractères, et particulièrement à celui du héros ; eh ! oui ; là-dessus encore nous nous entendrions avec Ducis, d’Alembert et La Harpe, avec Voltaire aussi ; mais sur ce caractère même, c’est là que notre avis diffère du leur : arbitraire et saugrenu déjà, voilà ce qu’est pour nous ce caractère, et il s’agit là du fin fond de l’ouvrage.