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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/929

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Le 30 mars.

Nous quittons Rabat de grand matin, et toute notre caravane passe, en de larges barcasses, à Salé, sur l’autre rive de l’Oued-bou-Ragrag.

Salé, la cité sainte du Maroc, est une ville de fanatiques farouches où aucun chrétien n’a jamais demeuré et que quelques rares Européens ont pu traverser. Bien que le pacha soit venu en personne pour nous faire escorte, nous entendons murmurer contre nous, à plus d’une reprise, le kelb ben kelb, « chiens, fils de chiens, » et nous remarquons que l’on évite de nous faire passer devant les mosquées.

Pendant toute la journée, nous traversons la’ forêt de chênes-lièges de la Mamora, et devant nous, presque à chaque pas, se lèvent des outardes, des faisans et des courlis que nous saluons de coups de fusil. Et vers le soir, après avoir franchi l’Oued-Sebou, le plus grand fleuve du Maroc, qui roule majestueusement, à pleins bords, ses eaux limoneuses, nous dressons nos tentes près d’une kouba abandonnée, au milieu d’un champ d’asphodèles.

Voici déjà treize jours que nous avons quitté Maroc, poursuivant notre route à travers une région presque partout désolée, ne rencontrant en dehors des villes que quelques douars misérables perdus dans un pays désert, marchant dix heures par jour, obligés de nous orienter à vingt reprises pour trouver notre chemin, que rien n’indique, cherchant à chaque cours d’eau un gué où nos bêtes de somme, harassées et surchargées, ne risquent pas de se noyer et de perdre nos bagages, laissant à chaque étape un cheval ou un mulet fourbu ou mort de fatigue. Et nous-mêmes, la fatigue commence à nous abattre.

A Larache (El-Araish), où nous arrivons un jour plus tard, l’hospitalité de l’agent consulaire de France nous remet sur pied et nous rend courage. Larache est bâti à l’embouchure du Lixos, près de l’emplacement de la ville phénicienne de Loukhos, dont on retrouve encore quelques vestiges.

Là, de l’autre côté de la rivière, à 200 mètres devant nous, était situé le jardin fameux que gardaient les Hespérides, sous la protection d’un dragon. Un second bras de la rivière, desséché aujourd’hui, en faisait une lie. C’est là, suivant la fable, qu’Atlas vint ravir les fruits d’or pendant qu’Hercule soutenait à sa place, sur ses épaules, le lourd fardeau du monde. Pline, qui vivait en un temps où les dieux commençaient de partir pour leur éternel exil, ne croyait déjà plus à cette poétique tradition et, décrivant ce pays, il disait : « La mer pénètre dans l’estuaire du Lixos en trajets sinueux : aujourd’hui, on