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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/92

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ordre et, pour ainsi dire, leur front de bataille pour l’attaque et pour la défense, les alliances qu’ils recherchent, les prétentions qu’ils élèvent et les droits qu’ils font prévaloir diffèrent sensiblement d’un côté à l’autre de la Manche. De cette situation exceptionnelle sont sorties des conséquences exceptionnelles. Les institutions du moyen âge, profondément modifiées par le fait de la conquête, ont en quelque sorte engendré d’elles-mêmes l’unité nationale, la notion de l’état, l’égalité devant l’impôt et la loi, le self government, la liberté politique et ses organes, à une date où aucun des autres peuples européens n’avait même le pressentiment de ces grandes choses.

Etudions de près et comparons l’Angleterre et la France du XIe siècle. Sur le continent, la féodalité procède en partie du défaut de proportion entre l’immensité de la monarchie carolingienne et les faibles moyens d’action administrative de la royauté sur une société encore barbare. Elle s’est produite par une désagrégation progressive de l’empire, puis des royaumes encore trop grands de France et d’Allemagne. De leurs débris sont sortis un grand nombre de petits états entre lesquels s’est formée une fédération d’un lien assez lâche, sous la présidence nominale de l’un d’eux. Au XIe siècle, la royauté française, pauvre en domaines et continuant à se dépouiller elle-même, disparaît presque au milieu de la féodalité, qui va montant et se consolidant autour d’elle. Sa souveraineté, qu’elle exerce encore quelquefois avec une énergie circonspecte, se dissout rapidement en suzeraineté. La dynastie qui a usurpé le trône à la faveur de l’indifférence des grands vassaux, n’est plus, en fait, que prima inter pares. Elle garde et laisse voir par momens la hauteur de ses prétentions ; mais elle n’engagera nettement la lutte que deux siècles après la révolution de 987 ; elle attend d’avoir la force avec le droit. Jusque-là, elle évitera de s’exposer à des contestations où elle n’aurait sûrement pas l’avantage et d’amoindrir par ces échecs le titre supérieur qu’elle tient en réserve pour l’avenir.

Rien de pareil ne se rencontre dans l’Angleterre de 1066. Du fait de la conquête, la conception germanique du chef d’armée au milieu de ses compagnons d’armes, et même quelque chose de comparable à la conception romaine du prince en face de ses sujets, ont reparu plus ou moins à côté de la conception du suzerain et de ses barons territoriaux. L’aire du pays soumis aux Normands est bien à la mesure des capacités administratives d’un gouvernement du XIe siècle. Quatre fois et demi moins grand que la France actuelle, — car il ne comprend pas le pays de Galles, et ne s’étendra qu’assez tard sur les trois comtés du Nord, — le territoire du royaume ne dépasse pas dans sa plus grande longueur (de Londres à