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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/919

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sur des types de race arabe, me rappelait le quartier infect de la Joeden-Straat d’Amsterdam, ses ruelles sombres, étroites, ses maisons aux portes basses laissant passer quelque tête au nez crochu et aux longs cheveux gras. Je revoyais les mêmes physionomies, et parfois, comme là-bas dans les brouillards de l’Amstel, une jeune fille montrait dans toute sa perfection le type de la beauté juive, qui exerce une si étrange et si puissante séduction.

La maison de notre hôte est d’apparence presque aussi misérable que toutes celles du mellah ; mais, après avoir traversé trois ou quatre cours remplies de ballots d’étoffes, de sacs de riz et d’orge, de caisses de sucre, d’outrés pleines d’huile, on arrive à un réduit assez proprement aménagé : des divans, quelques meubles venus d’Europe, de grandes tentures couvertes de broderies de soie rouge, des candélabres en cuivre ciselé, des lampes, curieusement travaillées, suspendues à des chaînettes.

Toute la famille et quelques invités nous attendaient : un souper nous était préparé. Quand nous eûmes échangé les complimens d’usage et pris place sur des divans, le maître de la maison fit signe à des musiciens d’entrer. L’orchestre se composait de quatre exécutans : trois d’entre eux jouaient d’une sorte de viole d’une forme bizarre, mais d’une sonorité très douce, le quatrième frappait sur un tambourin ; tous chantaient en s’accompagnant. C’était un chant d’une mélodie très simple, presque psalmodié, mais entrecoupé toutes les trois mesures par un cri guttural. Le motif du thème, ramené invariablement après quelques modulations, produisait d’abord sur l’oreille un effet d’agacement et de lassitude, mais s’imposait peu à peu à l’esprit et s’en emparait impérieusement. C’est une impression indéfinissable et que j’avais éprouvée autrefois déjà à Smyrne, dans le tekké des déniches hurleurs. Comme sous l’influence du hachich, mais avec une moindre intensité, le cerveau se sent lentement pris par ces ondulations sonores, toujours les mêmes, qui viennent le frapper dans le même rythme et dans le même ordre. Au bout d’une demi-heure de cette musique étrange, on se sent en un état d’esprit qui fait comprendre les longues extases des derviches ; on trouve un charme enivrant au chant que perçoit l’oreille, et toutes sortes d’images oubliées et de rêves lointains apparaissent à travers la fumée des brûle-parfums.

Maroc, le 13 mars.

Cinq fois le jour, dans chaque minaret de Maroc, le muezzin appelle les musulmans à la prière. C’est un chant lent comme toutes