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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/918

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et aux insultes de la race dominante, confinés dans des ghettos, obligés à ne circuler que pieds nus dans les quartiers musulmans, astreints à porter un costume spécial, ils mènent misérablement cette vie d’exil qui dure depuis plus de dix-huit siècles.

A Tanger, la fréquence des relations avec les nations civilisées, le contact permanent des Européens, la présence protectrice des autorités diplomatiques et consulaires, ont relevé les israélites des obligations infamantes qui leur étaient imposées, et, s’ils y portent encore la calotte, la lévite et les babouches noires, c’est plutôt par habitude que par obéissance. Mais, dans tout le reste de l’empire des chérifs, et à Maroc plus sévèrement peut-être que partout ailleurs, ils subissent la loi rigoureuse des maîtres du pays.

Nous sommes allés visiter leur ghetto ou « mellah, » qui forme un quartier à part dans Maroc. Nous y étions d’ailleurs invités, depuis le premier jour de notre arrivée, par un vieux juif qui a rendu autre-ibis quelques services à la France. Ce vieillard, presque centenaire, était venu avec son fils, ses petits-fils, ses arrière-neveux et deux fils déjà nés de ceux-ci, soit quatre générations de descendans, nous rendre visite et nous supplier d’accepter qu’il nous donnât une fête dans sa maison. Il était vêtu d’une lévite usée jusqu’à la corde et aussi vieille que lui, coiffé du mouchoir noir à pois blancs que portent ici tous ses coreligionnaires, et tenait encore à la main ses babouches qu’il avait enlevées pour venir pieds nus à travers toute la ville, faisant, malgré son grand âge, de longs détours pour éviter de passer devant les mosquées. Sous cette apparence misérable, c’est le plus riche Israélite du Maroc, riche d’une fortune de plus d’un million acquise à faire le commerce entre les tribus de l’intérieur et les ports de la côte.

Cette démarche nous avait touchés, et nous avons promis de nous rendre à l’invitation qui nous était adressée. Hier donc, qui était jour de sabbat, à la fin de la journée, nous nous sommes dirigés vers le mellah. De hautes murailles l’entourent ; et, chaque soir, des soldats viennent en fermer les portes, qui restent closes jusqu’au matin. En nous voyant entrer dans ce quartier damné, malgré le prestige que notre escorte eût dû nous donner, les Arabes nous regardaient et murmuraient sans doute leur éternelle injure : « Ce sont des chiens, fils de chiens (kelb ben kelb), qui vont voir des charognes, fils de charognes (djifa ben djifa). »

Le délabrement hideux et sordide de ce ghetto est indescriptible. La malpropreté des habitans ; les odeurs écœurantes qui, par bouffées, s’échappent des maisons ; la saleté des enfans, en guenilles, qui jouent au milieu de la rue, et des femmes, à moitié vêtues, qui cuisinent sur le pas de leur porte ; toute cette misère qui, — je ne sais pourquoi, — parait plus repoussante sur des types juifs que