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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/903

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d’eux. Au milieu se tiennent trois Arabes du Sud, basanés, les lèvres fortes et découvrant de larges dents blanches, vêtus de burnous bruns en poil de chèvre. L’un, debout, d’une haute stature, joue d’une flûte formée d’un long roseau et qui rend des sons assez doux ; les deux autres, qui ne sont que des comparses, frappent en mesure sur des tambourins. Devant eux, à terre, un panier de jonc, en forme de hotte, recouvert d’une peau de chèvre, renferme les reptiles.

Le charmeur exécute d’abord une pantomime désordonnée, puis s’arrête, prononce des paroles mystérieuses et reprend sa danse, qu’il accompagne de sa flûte. Brusquement il se baisse, plonge son bras nu dans le panier et en retire un serpent long de 2 mètres. La tête de l’animal est forte, et sa gueule ouverte laisse voir des crochets affilés. L’Arabe enroule le reptile autour de ses bras, le saisit entre ses dents, se fait mordre à la main jusqu’au sang, mais de telle sorte, avec une telle habileté que les dents seules de l’animal et non point ses crochets entament la peau. Il noue ensuite l’animal en deux endroits de son corps long et flexible ; mais, après quelques contorsions, le serpent, se dénouant de lui-même, glisse le long des bras de son maître, et, comme le python de Salammbô, « lui posant sur la nuque le milieu de son corps, il laisse pendre sa tête et sa queue comme un collier rompu dont les deux bouts traînent à terre. »

Le reptile est replacé dans son panier, et un autre, de plus petite dimension, en est retiré, avec la même pantomime, les mêmes paroles d’incantation. Le charmeur reprend sa flûte, joue un air doux, plaintif, et regarde avec fixité le serpent posé à terre. Alors, sous l’influence des sons et sous la fascination du regard, l’animal, hésitant d’abord, se dresse à demi sur sa queue, suit en se balançant de droite et de gauche la cadence de la musique, puis s’avance en rampant, et, tout à coup, la flûte se taisant, retombe et se replie sur lui-même.

Un peu plus loin, je vois chaque jour en revenant de ma promenade à cheval un vieil hadji, vêtu de vert, accroupi sous la porte d’un café et fumant des pipes de hachich. La drogue enivrante l’a ravagé. Il a le teint plombé, les traits tirés, les narines pincées comme un mort, et, sur sa face éteinte, ses yeux cernés d’un grand cercle de bistre, brillent par momens d’un éclat étrange. Muet et méditatif, il semble endormi dans un rêve sans fin. L’amaigrissement de sa figure, l’impassible immobilité de tout son corps font penser à quelque fakir de l’Inde cherchant dans l’extase divine la paix de l’âme et l’oubli de la douleur.