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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/844

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VI

Le 17 mars dernier, à l’hôtel de Chimay, devenu une dépendance de l’École des beaux-arts, s’est ouverte l’exposition des œuvres de celui que nous avions surnommé le Primitif. Toutes les toiles de Bastien, à l’exception de la Jeanne d’Arc, s’y trouvaient réunies. En visitant cette exposition, les esprits les plus prévenus ont été frappés de la souplesse, de la fécondité et de la puissance du talent de ce peintre enlevé à l’âge de trente-six ans. — Pour la première fois on pouvait juger l’ensemble de cette production si variée et si originale. On pouvait étudier dans ses détails ce labeur d’artiste convaincu et consciencieux ; suivre l’exécution de chaque composition comme on suit le développement d’une belle plante ; d’abord dans les dessins si purs, si sobres et si expressifs, puis dans les esquisses si sincères, et enfin dans le tableau achevé et harmonieusement lumineux. A côté des grandes toiles des Foins, de la Saison d’octobre, du Mendiant, du Père Jacques et de l’Amour au village, pareilles à des fenêtres ouvertes sur la vie elle-même. on admirait cette salle des petits portraits où l’observation physiologique la plus pénétrante s’unit à l’exécution la plus savante, la plus précise et la plus délicate. Le regard charmé allait de ces intérieurs dignes des Hollandais, comme la Forge et la Lessive, à ces paysages imprégnés de l’odeur des champs et des bois tels que le Vieux Gueux, les Vendanges, la Prairie, la Mare, les Blés murs, — ou pleins d’air et de mouvement comme le Pont de Londres et la Tamise ; — puis il s’arrêtait ému en face de la Petite Fille allant à l’école ou de cette poétique idylle qui s’appelle le Soir au village. — Dans cette exposition contenant plus de deux cents toiles et de cent dessins, rien de banal, ni d’indifférent. Les moindres ébauches intéressaient parce qu’elles révélaient le culte passionné de ce qui est simple et naturel, la haine de l’à-peu-près et du convenu, l’effort incessant de l’artiste vers son idéal, qui est la vérité. Il se dégageait de cet ensemble une poésie saine et robuste. On sortait de l’hôtel de Chimay avec ce sentiment de joie réconfortante que donne la contemplation de certains aspects de la nature : — les grands bois, les eaux limpides, les cieux clairs d’une belle matinée d’été.

Malheureusement à cette joie de l’esprit se mêlait la douloureuse pensée de la disparition soudaine du jeune maître qui a exécuté tant de belles œuvres. En entrant pour la première fois dans les