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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/841

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j’avais d’abord supporté, m’a quelque peu fatigué. Je vais recommencer à me reposer et à aller piano, afin d’essayer d’aller longtemps. — J’ai à peine travailloté jusqu’à présent, car je ne me sens pas encore de taille à rester longtemps dans la même position d’un peintre qui ne songe qu’à son travail. »

La santé espérée et si impatiemment attendue ne revenait pas. Au contraire, à mesure que la chaleur s’accentuait, Jules sentait plus de malaise et plus de fatigue. La dernière lettre qu’il m’écrivit me parvint à Grenade, dans cet hôtel Siete Suelos, qu’avaient habité Fortuny et Henri Regnault. Elle était imprégnée d’un sentiment de mélancolie attendrie et un peu découragée :

« Mes bons amis, comme c’est gentil ! nous recevons vos photographies, c’est trop de joie d’un coup avec cette bonne et affectueuse lettre. — Je vous sais gré d’aller en Espagne. Veinards, va ! .. moi qui voudrais tant voir une course de taureaux ! .. Vous n’aviez pas assez de temps pour venir, et au fond, c’était de l’égoïsme que de vous dire de venir. Vous n’auriez pu rester que quelques jours, mais c’est à refaire, quand je ne serai plus cul-de-jatte, et que nous aurons deux mois devant nous. — Nous sommes admirablement installés. En ce moment, je vous écris sous la tente dressée dans la cour en terrasse de notre villa, avec un émerveillement de paysage dans l’œil. — Placés un peu sur la gauche d’un demi-cirque formé par les coteaux de Mustapha, à 170 mètres au-dessus de la mer qui rase le bas des coteaux, nous avons à chaque heure du jour un paysage différent, car les versans des coteaux sont très ravinés, et le soleil, selon le moment, en met les pentes dans la lumière ou dans une ombre bien tamisée, toute particulière à ce coin de l’Afrique. — Les petites villas étincelantes sous le soleil ou pâlies dans l’ombre, picotent au hasard les massifs de verdure qui semblent de loin une broderie épaisse avec des saillies de verts harmonieusement assemblées. — Tout cela descend, dégringole vers le golfe d’Alger, et, s’éloignant de nous, forme le cap Matifou. Au-dessus, les crêtes du petit Atlas, loin perdues dans le bleu, et tout près de nous, les jardins en pontes qui dévalent entraînant leurs masses de verdures argentées ou dorées, selon qu’on regarde l’olivier ou l’eucalyptus. — Ajoutez le parfum des orangers et des citronniers, le plaisir de vous dire que je vous embrasse tous les trois, Tristan compris, celui de croire que je vais un peu mieux, et vous aurez l’état de mon cœur. — Amusez-vous bien, et vous, mon cher forestier, avec vos yeux de Tolède, qu’allez-vous pondre de beau après cet enchantement de soleil et de bonnes tendresses qui vous accompagnent, et cette bonne affection du charmant trio que vous faites ? .. Il me semble que j’ai le cœur et la voix pour