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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/84

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qui tenait tant au cœur de son maître ; cependant, il lui en fallut déguerpir, comme El-Moati de Médéa, comme Mohammed-ben-Ghergui de Miliana.

Les vrais croyans, qui avaient eu foi dans l’invincible protection du sultan de Fez, étaient consternés ; ce n’était pas seulement leur religion qui allait être à la merci de l’infidèle, c’était la paix publique qui était menacée par l’anarchie. Sans une autorité supérieure qui les contînt, les tribus se jalousaient mutuellement et de la jalousie à l’hostilité il n’y avait qu’un pas. A chaque instant, on entendait parler d’une ghuzia, c’est-à-dire d’une surprise exécutée au point du jour par une tribu sur une autre, qui n’avait plus que l’idée de lui rendre la pareille. Ce système de pillage réciproque ne pouvait pas durer. Au mois d’avril, les grands du beylik d’Oran se donnèrent rendez-vous à Mascara pour aviser aux dangers auxquels les laissait exposés l’abandon du sultan Mouley-Abder-Rahman : à l’unanimité, ou reconnut la nécessité de choisir un chef. Il y avait, près de Mascara, dans une zaouïa ou école célèbre aux environs sous le nom guetna oued el hammam, un marabout qui était chérif, c’est-à-dire descendant du Prophète. Ses ancêtres, originaires de Médine, avaient passé par le Maroc avant de venir s’établir à la Guetna, sur le territoire des Hacheni. De toutes les tribus du beylik celle-ci était la plus puissante, et, chez les Hachera, le premier, sans conteste, était le marabout Mahi-ed-Dine. Ce fut lui qu’on nomma chef ; mais comme il était plutôt un saint qu’un guerrier, il présenta aux grands qui venaient de le choisir ses trois fils capables plus que lui de les mener au combat : le troisième s’appelait Abd-el-Kader.

Les commencemens d’Abd-el-Kader appartiennent à la légende comme ceux de Jusuf appartiennent au roman. Les récits les plus fantastiques écartés, il reste peu de chose : deux voyages à La Mecque avec son père, le second, poussé jusqu’à Bagdad, où des prédictions de grandeur et de gloire auraient été faites à l’enfant. En 1832, il avait vingt-quatre ans ; de taille moyenne, mais bien prise, vigoureux, infatigable, il était le meilleur parmi les premiers cavaliers du monde ; au-dessus des qualités physiques qui sont grandement appréciées chez les Arabes, il avait celles qui l’ont les dominateurs : l’intelligence, la sagacité, la volonté, le génie. Eloquent à l’égal des plus grands orateurs, il maniait à son gré les foules ; quand il parlait d’une voix grave et sonore avec le geste sobre de sa main nerveuse et une, on voyait s’animer son visage au teint mat, et, sous ses longs cils noirs, ses yeux bleus lançaient des éclairs.

Pour cimenter l’union des tribus qui venaient de le choisir, le vieux Mahi-ed-Dine, suivi de ses fils, les appela sans retard à la