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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/835

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— C’est le toucher encore qu’il faudrait… Ah ! mon vieux, c’est rude tout de même, val — J’en ai été et j’en suis encore malade… Je n’ai pas pu travailler et je suis allé aujourd’hui, pour la première fois, tuer des alouettes par un beau temps, un bon soleil et de beaux paysages qui faisaient du bien. »

La santé de l’artiste, en effet, loin de s’améliorer, devenait de jour en jour plus chancelante : « Le tube digestif, disait-il, était toujours embrouillé. » Il travaillait néanmoins avec le même courage, revoyant ses études de Concarneau, méditant un nouveau tableau et ne s’interrompant que pour chasser ou flâner à travers bois.

« Les promenades que nous faisons chaque soir (lettre du 27 novembre 1883 à Ch. Baude) sont pour nous le meilleur moment de la journée. C’est celui où le soleil se couche jusqu’à celui où il fait nuit. Chaque soir, c’est un spectacle nouveau ; l’affiche change selon le temps qu’il fait. Tantôt le sujet de la pièce est dramatique ; le lendemain, il est charmant, et, avec les pluies continuelles, il nous arrive de voir dans la prairie inondée les beaux effets qui s’y reflètent. — T’imagines-tu tous nos plaisirs dans ton sale Paris ? Le lendemain matin n’arrive pas assez vite à cause de l’envie qu’on a de rendre l’impression de la veille, de sorte que je fais un tas de pochades et que je m’amuse beaucoup. Puis, voici la surprise : je fais un nouveau tableau… Devine ! .. — Voici le sujet : un chevreuil blessé pris par les chiens. — La scène, c’est naturellement le bois, et le bois à ce moment de l’année : à peine quelques feuilles d’un jaune éclatant dans le ton merveilleux du gris rose des branches d’arbres ; puis le ton violet des feuillus mortes plaquées au sol ; quelques ronces vertes autour d’une mare où se penche un saule. — L’endroit n’a pas été choisi par moi ; c’est le chevreuil lui-même qui l’a choisi pour y mourir, car je l’ai tué l’autre jour et il est allé se faire prendre là à cent mètres du coup de fusil, — juste en face de l’endroit où Minet a tué un lièvre… C’est après cela que m’a pris l’envie du tableau ; alors j’ai ébauché et reconstitué la scène, et, comme j’avais besoin d’un modèle, j’ai tué un second chevreuil… »

Symptôme caractéristique, lui qui autrefois n’écrivait que des billets laconiques, griffonnés à la hâte sur un bout de table, maintenant expédiait à ses amis de longues lettres pleines d’expansion, où perçait un redoublement de tendresse pour les choses de la vie, pour son art et pour les beautés de la nature :

« Mes chers amis (3 janvier 1884), si vous pouviez voir votre pauvre Bastien en train d’écrire des monceaux de lettres, vous diriez bien certainement : « On nous l’a changé ! .. » Si mes souhaits avaient,