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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/822

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campagnes de la Meuse, si peu épiques, avec leurs collines basses, leurs horizons bornés, leurs plaines sans relief, lui avaient paru tout à coup plus séduisantes et plus dignes d’intérêt que les héros de la Grèce et de Rome. Nos laboureurs poussant la charrue au revers d’un champ ; nos paysannes à la taille robuste, aux grands yeux limpides, aux maxillaires saillans et à la bouche largement fendue ; nos vignerons, au des courbé par le travail de la houe et du chaverot, s’étaient révélés à lui comme des modèles autrement attachons que ceux de l’atelier. On pouvait faire œuvre de grand artiste en dégageant la poésie infuse dans les gens et les choses du village, et en la rendant pour ainsi dire palpable au moyen de la ligne et de la couleur. Donner la sensation de la grisante odeur des herbes fauchées, de la chaleur du soleil d’août sur les blés mûrs, de l’intimité d’une rue de village ; faire songer aux gens qui y vivent et y besognent ; montrer le lent remue-ménage de la pensée, les soucis du pain gagné au jour le jour sur des physionomies aux traits irréguliers ou même vulgaires ; c’est de l’art humain, et, par conséquent, du grand art. Les peintres hollandais n’avaient pas procédé autrement et ils avaient créé des chefs-d’œuvre. Bastien, tout en flânant à travers les vergers de Damvillers et les bois de Réville, se jura qu’il ferait comme eux et qu’il serait le peintre des paysans de la Meuse. Le détail des études achevées ou commencées à cette époque permet de suivre les progrès de cette préoccupation dominante : la Paysanne au repos, la Prairie de Damvillers, les deux esquisses pour le tableau des Foins, les Jardins au printemps, les Foins mûrs, l’Aurore, toutes ces toiles portent la date de 1876.

Ce fut aussi à l’automne de cette même année que nous mîmes à exécution le projet longtemps rêvé de faire ensemble une excursion à pied dans l’Argonne. J’allai le prendre en septembre à Damvillers. Grâce à lui, je revis avec une meilleure disposition d’esprit le bourg où je m’étais si fort ennuyé autrefois. Cordialement et hospitalièrement accueilli dans la maison située à l’angle de la grande place, je fis la connaissance du père à la physionomie doucement méditative ; du grand-père, si allègre malgré ses quatre-vingts ans sonnés ; de la mère, si vive, si aimante, si dévouée, la meilleure mère qu’on pût souhaiter à un artiste. Je vis quelle intimité tendre et forte unissait entre eux les membres de cette famille dont Jules était l’idole et l’orgueil.

Nous partîmes en compagnie d’un de mes vieux amis et du jeune frère du peintre. Pendant une semaine, nous parcourûmes à pied et sac au dos les sites forestiers de l’Argonne, allant à travers bois, de Varennes à La Chalade et des Islettes à Beaulieu. Le temps était pluvieux et assez maussade, mais nous n’en cheminions pas