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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/78

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un sous-officier d’artillerie, se rendirent au pied de la kasba, du côté de la campagne, parce que les gens de Ben-Aïssa étaient en observation du côté de la ville. Les nouvelles de la nuit furent entièrement confirmées ; comme il n’y avait qu’une porte à la citadelle, et qu’elle était sous le feu de l’ennemi, les Turcs lancèrent du haut du mur une corde par laquelle se hissèrent d’abord Jusuf, puis le sous-officier d’artillerie. Pendant ce temps, le capitaine d’Armandy retournait au bord de la mer hêler les canots de la goélette. Ils arrivèrent. Quelle était la force du détachement qu’un aussi petit navire avait pu distraire de son équipage ? Vingt-six matelots, commandés par MM. Du Couédic, lieutenant de frégate, et de Cornulier-Lucinière, élève de 1re classe. Avec le capitaine d’Armandy, le capitaine Jusuf et le sous-officier d’artillerie, c’étaient trente et un hommes, trente et un braves, qui allaient arborer sur la kasba de Bône et défendre, un contre cent, le drapeau de la France. Le capitaine d’Armandy les conduisit, par des sentiers détournés, sur les derrières de la kasba ; par la même corde qui avait servi à Jusuf, ils s’élevèrent, l’un après l’autre, jusqu’au sommet de la muraille. Quand le dernier eut pris pied sur le terre-plein, le pavillon français fut hissé ; un coup de canon l’assura. C’était la France, qui, par l’élan généreux de trente et un de ses enfans, prenait décidément possession de ce coin de la terre d’Afrique. N’est-ce pas merveilleux ? N’est-ce pas héroïque ? N’est-ce pas sublime ?

Le soleil avait paru. Ben-Aïssa, surpris et irrité, envoya un parlementaire avec des protestations et des menaces ; on repoussa les unes et on se tint prêt contre les autres. La journée du 27 fut employée au ravitaillement de la place et aux préparatifs de la défense ; de la goélette et de la felouque, on reçut des vivres pour quinze jours ; la porte de la kasba fut murée, l’artillerie pointée. L’ennemi, cependant, ne se présenta pas. On voyait seulement dans la- ville un grand mouvement ; c’était la population que Ben-Aïssa contraignait à sortir ; la nuit venue, des feux d’incendie s’allumèrent ça et là. Désespérant de se maintenir à Bône, sous le canon des Français, le lieutenant d’Ahmed-Bey ne voulait leur abandonner que des ruines. Le 28, l’évacuation continua ; le 29, l’ennemi leva son camp et s’éloigna, poussant devant lui les malheureux fugitifs. En même temps, accourues du fond de la plaine et du haut des montagnes, des bandes d’Arabes et de Kabyles rôdaient aux alentours de la malheureuse ville comme une troupe de chacals autour d’un cadavre. L’espoir du pillage qui les attirait gagna quelques-uns des Turcs de la kasba ; mécontens d’être enfermés dans la citadelle, ils essayèrent de se révolter. Aux premiers signes de rébellion, Jusuf, de l’aveu du capitaine d’Armandy, fit saisir six des plus mutins ;