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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/692

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variations qu’il fallait l’aborder, — l’Histoire des variations, le plus beau livre peut-être de la langue française ! — et non pas s’enfermer dans les seules Oraisons funèbres, pour n’en rien dire au fond, ni en bien, ni en mal, qui n’en eût été déjà dit. En effet, on en apprendra plus sur Bossuet, ses Oraisons funèbres, Henriette de France ou Marie-Thérèse d’Autriche, à parcourir seulement la savante, consciencieuse, instructive édition que M. Jacquinet en donnait récemment, qu’à lire tout le volume de M. Deschanel.

C’est que M. Deschanel, à vrai dire, ne sent ni ne comprend Bossuet. J’espère qu’il ne s’offensera pas de la dureté de l’expression, lui qui décide quelque part, que « Bossuet n’a rien compris à l’œuvre de Luther ni à celle de Calvin ; » et je puis bien parler de lui comme il fait de Bossuet. Oh ! sans doute, il n’est avare ni de grands mots ni de pompeux éloges, mais ses éloges portent à faux et ses grands mots ne sont que du vent. Bossuet est ceci, Bossuet est cela, « son élocution coule à pleins bords, » son style « est d’une touche large et grasse, » la Méditation sur la brièveté de la vie est une sonate ; le Discours sur l’histoire universelle est un édifice de marbre avec un soubassement de pierre qui repose lui-même « sur un lit de béton aggloméré ; » l’Oraison funèbre de la princesse Palatine est une symphonie littéraire dont M. Deschanel admire successivement l’andante, le scherzo, le finale, etc. Comparaison n’est pas raison, dit le commun proverbe, et c’est le cas de le dire avec lui. En effet, on ne recourt à ces métaphores que faute de savoir quoi dire, et l’auditoire a peut-être applaudi, mais le lecteur, plus difficile, résiste, et demande autre chose. M. Deschanel lui apprend alors que Bossuet ne « néglige aucun des procédés ni des recettes de la rhétorique ancienne » et qu’il faut saluer dans ce père de l’église « un des plus grands stylistes de la littérature française. » Bossuet, un styliste ! Son éloquence une rhétorique ! Mais comment donc, s’il le voulait, M. Deschanel s’y prendrait-il pour louer Fléchier, par exemple, ou Mascaron ? et quel contresens, ou plutôt quel manque de sens littéraire que de voir dans Bossuet un styliste, — c’est-à-dire précisément le contraire de Bossuet !

Car, imaginez, dans la suite entière de l’histoire de notre littérature l’homme qui s’est le moins préoccupé de mesurer artistement des phrases ou d’arrondir harmonieusement des périodes, l’orateur et l’écrivain qui s’est le plus oublié lui-même, en toute circonstance, pour ne songer uniquement qu’au sujet qu’il traitait, celui qui n’avait rien publié jusqu’à l’âge de quarante-deux ans, qui n’a pas eu seulement l’idée de faire imprimer ses Sermons, et qui n’a fait paraître enfin ses Oraisons funèbres que pour déférer à des prières presque royales, c’est Bossuet ; et c’est lui que croit louer M. Deschanel, en l’appelant un des plus grands stylistes de la littérature française ! Pascal,