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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/669

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trouverait pas cinquante qui ne connaissent cette rose des couleurs. La plupart d’entre eux restent néanmoins de bien pauvres coloristes.

La Grammaire des arts de Charles Blanc est un livre qui ne brille pas par les idées originales ; on y trouve cependant celle-ci : « La couleur soumise à des règles fixes se peut enseigner. » Rien n’est plus faux. La preuve, c’est que pas un peintre qui n’est point né coloriste ne l’est devenu ; en s’obstinant à chercher la couleur, il n’a fait que tomber de l’achromatisme dans de blessantes cacophonies. Pas plus qu’elle ne s’enseigne, la couleur ne s’explique. On pourra surprendre certains procédés chez les maîtres ; mais ce qu’on ne saura pas, c’est pourquoi ces maîtres se sont servis de ceux-là plutôt que de ceux-ci, et ce qu’on saura encore moins, c’est comment ces procédés, employés par d’autres peintres, ne donnent point les mêmes effets. La couleur n’est pas une science, elle n’est pas même un art ni un sentiment : c’est un sens.

Cette digression n’était peut-être pas en dehors du sujet, car on ne saurait soulever une discussion sur la couleur plus à propos que devant l’œuvre de celui qui a été appelé « le plus grand des coloristes. » — L’épithète touche à l’hyperbole. En disant d’Eugène Delacroix qu’il est un des plus grands coloristes, on reste dans la mesure et l’on est dans la vérité. Il ne faut pas sacrifier au maître des Croisés la palette d’argent de Véronèse, ni la palette d’or et de pourpre de Rubens. Titien, Velasquez, Reynolds, peuvent aussi être placés au rang de ses rivaux.

Dans le drame, Delacroix est sans rival. Michel-Ange est épique, et les autres grands italiens sont fort peu dramatiques. Lugubres et terribles, Ribera et Herrera le Vieux se sont faits les greffiers du saint-office ; le drame commence et s’arrête pour eux au chevalet de tortures. Goya est un humoriste funèbre, un halluciné comme Edgar Poe. Seul ou presque seul Rubens a compris le drame. Rappelez-vous l’Elévation de la croix, surtout le Christ à la paille et le Coup de lance. Encore Rubens reste-t-il toujours magnifique, pompeux, décoratif, peintre avant tout. Son pinceau plein de santé a l’ardeur et l’emportement, mais non la fièvre. Il sacrifie l’expression psychologique à l’effet pittoresque. Il se départ rarement d’un coloris riche, vif, gai. Chez Delacroix, tout concourt au drame, l’ordonnance, les gestes, les physionomies, la couleur. Delacroix connaissait bien son fort et son faible. Ne disait-il pas en voyant Susanne et les Vieillards de Jordaens : « Susanne a l’air de connivence avec les vieillards ! Je suis renversé par la force et la science de cette peinture et je vois qu’il m’est impossible de peindre aussi vigoureusement, avec cette vérité de dessin et de couleur, et qu’il me serait également impossible d’imaginer aussi pauvrement. »

Il semble que, si foncièrement artiste qu’il, soit, Delacroix est plus