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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/668

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couleurs en raison d’un phénomène d’achromatisme. Ainsi renseigné, Delacroix n’a plus qu’à mettre une draperie rouge près d’une draperie verte, à poser quelques touches violettes dans l’ombre de ce jaune, à éteindre, s’il en est besoin, ce rouge trop cru par l’addition d’un peu de bleu, et le tour est joué : nous voici en présence d’un tableau du plus beau coloris.

L’art de peindre nous paraît chose moins simple. Que la couleur ait ses lois générales, nous en demeurons d’accord ; mais ces lois générales, les grands peintres, Eugène Delacroix tout le premier, n’hésitent pas à les interpréter avec liberté, à les éluder, à les transgresser et même à les violer ouvertement. En examinant au point de vue de la technique de la couleur les tableaux de l’École des beaux-arts, on reconnaît que si Delacroix juxtapose souvent le rouge et son complémentaire le vert, le violet et son complémentaire le jaune, souvent aussi il rapproche le bleu et le rouge, l’orangé et le rose, le jaune et le vert, le violet et le turquoise, et il obtient par ces rencontres, que proscrit cependant la loi des couleurs, les accords les plus vifs et les plus harmonieux. Le coloris ne saurait être réduit en formules, comme l’est la chimie. Les corps simples ont toujours les mêmes qualités. Il est certain que la combinaison de l’hydrogène et du soufre produira de l’acide sulfhydrique car il n’y a pas deux espèces d’hydrogène ni deux espèces de soufre. Mais il est beaucoup moins certain qu’on mettant du rouge à côté du vert on obtienne une harmonie vibrante ; car, même employés comme teintes plates, les rouges et les verts sont innombrables, et c’est à l’infini que le peintre, par les degrés de la tonalité, peut en modifier la valeur optique. Les jeux de la lumière, un jour du matin ou du soir, la différence des quantités, les tons soutenus ou affaiblis, c’en est assez pour changer toute la gamme des nuances. Nous demanderons aux théoriciens quelle est la couleur de « la couleur de chair, » comme disait Auber, et quelle est sa complémentaire. Les carnations roses ou blanches, brunes ou verdâtres, ambrées ou bronzées, s’accordent dans un tableau avec des teintes dont elles sembleraient redouter le brutal éclat. Dans la campagne, un champ jaunissant exalte également la nuance du bleuet et celle du coquelicot. Le vert du feuillage fait valoir de même et la rose et le géranium, et la capucine et le bouton-d’or, et l’iris et le lilas. C’est donc la nature elle-même qui viole les lois des complémentaires. La nature devrait faire des feuilles violettes pour les fleurs jaunes. Si ces savantes théories avaient une sérieuse valeur pratique, tout le monde serait coloriste. Grâce à la rose des couleurs, le premier peintre venu égalerait Rubens ou Delacroix, les tapis et les cachemires français auraient l’harmonieux éclat des tapis d’Orient et des cachemires de l’Inde. Or, à ne prendre que les artistes, des cinq ou six mille peintres qu’il y a de par l’Europe, on n’en