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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/644

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laquelle tous les commerces sont libres, à la condition de se conformer aux lois, et vous verrez les capitaux affluer, des sociétés se fonder, de grandes manutentions remplacer les petits ateliers, et enfin les prix diminuer par l’effet de la concurrence. Ce système ne fut point admis : son moindre inconvénient était de promettre à des besoins immédiats une satisfaction éloignée. Mais l’ajournement pourrait bien n’être pas définitif.

La seconde proposition consistait à créer des boulangeries municipales. Si le pain est vendu trop cher, disait-on, que la ville elle-même se transforme en honnête marchande et livre du pain au peuple au plus juste prix. La population aurait-elle gagné à l’installation de boulangeries municipales ? Il est permis d’en douter.

En principe, il est fâcheux de voir l’état ou les villes entreprendre les travaux qui peuvent être laissés à l’initiative des particuliers. C’est tarir une source de richesses sans profit pour la communauté. En pratique, le travail se fait plus mal et plus chèrement. L’homme qui espère tirer fortune de son activité et de son intelligence poursuit le succès avec plus d’ardeur que le fonctionnaire qui n’attend que sa retraite. Personne ne pouvait songer, dans la question qui nous occupe, à faire fabriquer et vendre à perte par la ville de Paris. Un pareil emploi des deniers publics n’eût été ni équitable ni même moral : ce serait, sans vouloir ouvertement supprimer une industrie, lui faire une concurrence déloyale. L’assistance publique, la charité, est la première charge obligatoire de la ville ; mais il ne s’agit ici que de la situation commerciale, dont il serait injuste de changer artificiellement les conditions, qui sont réglées par la loi de l’offre et de la demande. Un riche a le devoir de donner aux pauvres : il commettrait une mauvaise action si, pour ruiner de petits négocians, ses voisins, il ouvrait boutique et vendait des objets au-dessous de la valeur du prix d’achat. A plus forte raison, une administration n’aurait-elle pas le droit de consacrer une part de la fortune publique à de pareils usages. — M. Piperaud, dans son rapport sur la question de la taxe présenté au conseil municipal, l’a fort bien dit : « Nous pensons qu’il n’est pas possible d’employer l’argent de tous à faire concurrence à quelques-uns [1]. »

Il aurait donc fallu réussir à fabriquer à meilleur compte que les boulangers. Malgré les théories sur l’économie des frais généraux dans les grandes industries, on va voir qu’en pratique le résultat n’aurait pas été très facile à atteindre.

  1. Rapport présenté par M. Piperaud au nom de la 7e commission sur les propositions relatives à la taxe du prix du pain, novembre 1884, page 5.