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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/541

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après les avoir vus à la besogne sans être tentés d’y prendre part, ne dédaignaient pas de goûter à leur cuisine.

Ce temps-là ne fut pas perdu pour La Moricière. Il avait sans cesse des entrevues avec les cheikhs, avec les grands des tribus voisines ; il s’efforçait d’effacer de leur esprit le souvenir d’El-Arbi et de Meçaoud. « Le lieu des séances du congrès, écrivait-il, c’est le pied d’un palmier dans la Métidja ; on y va armé jusqu’aux dents, et les négociateurs sont chargés d’exécuter les résolutions prises dans l’assemblée. Tout cela fait que, sur notre petit théâtre, il se joue des scènes fort intéressantes, fort poétiques et toujours pleines d’originalité. De plus, j’ai la conscience que je puis agir efficacement sur la civilisation des Arabes ; cela m’intéresse et me fait supporter le métier, fort pénible au physique et au moral, que je suis obligé de faire. »

Sa réputation de loyauté, de justice, d’intérêt pour les indigènes, s’était promptement répandue d’un bout de la plaine à l’autre. Un jour, les Hadjoutes, les plus défians de tous, consentirent à parlementer avec lui. La scène vaut d’être racontée par le héros lui-même : « Depuis longtemps, cette tribu puissante, qui a six cents cavaliers bien montés, était, par rapport à nous, dans des dispositions assez équivoques. On avait, sous le duc de Rovigo, violé le droit des gens en faisant venir deux de ses cheikhs, qui avaient été arrêtés, jugés et exécutés, malgré un sauf-conduit portant le cachet du duc lui-même. Renouer avec des gens ainsi trompés était difficile. Je les fis sonder par un Arabe sûr et dévoué, car il y en a. On me demanda une entrevue, seul, à cinq lieues d’Alger. Je me fis accompagner jusqu’à une lieue de nos lignes par six hommes, que je laissai là, et je partis. Les Arabes craignaient tellement une surprise qu’ils n’osaient avancer, et, voulant leur prouver que je me fiais à eux, je traversai la moitié de la plaine et j’allai les trouver à huit lieues d’Alger. Dès qu’ils m’aperçurent, — ils étaient quatre-vingts à cent, — ils fondirent sur moi ventre à terre ; je partis de même au galop pour les joindre. Quand j’arrivai à eux, tous nos chevaux s’arrêtèrent tout d’un coup, suivant la manière du pays, et l’on forma le cercle autour de moi. J’étais entouré de l’élite de la tribu ; je n’avais jamais vu un si bel escadron réuni. Je commençai à leur parler ; nous devisâmes, comme à l’ordinaire, tous à cheval. La conversation dura une heure et demie ; après quoi, nous nous séparâmes, fort contons les uns des autres. Un vieux cheikh à barbe grise me dit en me faisant ses adieux : « Tu es venu ici sans sauf-conduit écrit, tu t’es fié à la parole de l’Arabe ; tu as eu raison. Sa parole, il ne la fausse jamais. Il ne tombera pas un cheveu de ta tête. Pars et que la paix t’accompagne ! » J’espère un beau résultat de cette démarche, elle est la première de ce genre. J’étais parti sans ordres, ne pouvant en prendre dans ce genre de choses, où je sens mieux que personne