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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/480

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a voulu, comme il l’a dit, se rapprocher de la France ; aujourd’hui, par une évolution nouvelle, il s’éloigne peut-être de la France pour revenir vers l’Angleterre, après avoir dit aux Anglais quelques duretés. C’est sa tactique. Elle a réussi jusqu’à ce moment ; mais elle commence à s’user, et ceux qu’elle a pu séduire tour à tour finiront peut-être par s’apercevoir qu’ils feraient beaucoup mieux de s’entendre entre eux pour leurs propres intérêts et pour le bien de l’Europe.

Jusqu’à quel point la Russie est-elle décidée à étendre dès ce moment ses conquêtes dans l’Asie centrale, à précipiter ces mouvemens qui ont ému l’Angleterre, qui lui ont peut-être fait sentir la nécessité d’un appui moral de l’Allemagne et de son puissant chancelier ? Il y a déjà bien des années que la Russie est en marche dans ces régions centrales de l’Asie, qu’elle s’étend par des annexions et des protectorats. Ce n’est même pas la première fois qu’il est question de chercher un système de garanties et de délimitation propre à maintenir la paix, à prévenir le grand duel des deux empires qui se disputent la prépondérance asiatique, qui semblent fatalement destinés à s’entre-choquer. En est-on arrivé aujourd’hui à un point si extrême que le choc soit inévitable et prochain ? Le gouvernement russe a-t-il réellement la pensée de marcher sur Hérat, d’attaquer l’Afghanistan, c’est-à-dire d’engager la lutte avec l’Angleterre ? Les Anglais, nous le savons bien, en sont déjà à calculer les chances d’une guerre, à évaluer les forces qu’ils pourraient mettre en mouvement et même à chercher les points sur lesquels ils pourraient, au besoin, attaquer la Russie en Europe ou en Asie. C’est cependant aller un peu vite, et on n’aura probablement pas de peine à prolonger une trêve qui existe depuis longtemps. Il n’est nullement démontré que les politiques de Saint-Pétersbourg soient résolus aujourd’hui à jouer une si périlleuse partie où ils savent d’avance qu’ils rencontreront un adversaire redoutable. La Russie, bien qu’entraînée et poussée par une sorte de force des choses en Asie, est peut-être moins impatiente qu’on ne le pense de hâter sa marche, de précipiter les événemens. Elle a d’ailleurs assez d’affaires sérieuses à l’intérieur pour occuper son activité, et avec un peu plus de prévoyance ou un peu plus de justice, elle éviterait même assurément d’ajouter à des embarras déjà assez grands d’autres embarras qu’elle a la malheureuse inspiration de se créer sans aucune raison.

À quel propos, en effet, raviver de vieilles, de douloureuses plaies, et revenir aujourd’hui, après vingt ans, à une politique de rigueurs impitoyables à l’égard des populations polonaises ? C’est pourtant là le triste caractère d’un ukase du mois de janvier, aussi dur qu’inattendu. Lorsqu’il y a vingt ans, l’insurrection qui pendant tant de mois avait tenu tête à toutes les forces russes venait d’être vaincue, pendant le proconsulat du général Mourawief, le gouvernement de Pétersbourg ren-