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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/463

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les arbres du jardin, et, sans rien dire à personne, elle n’a pu faire autrement que de lui donner son âme. Cependant, avec cette finesse de perception qui lui est départie, elle sent bientôt, et puis elle sait que ce jeune homme n’est pas pour elle, mais pour une autre, et quelle autre ! Il aime sa mère, il est aimé d’elle ! Au froid de ce secret, toutes les fleurs de cette petite âme sont gelées ; innocence d’imagination, espoir, piété filiale, confiance, tout est frappé d’un coup. La délicieuse enfant se résigne : elle en mourra, voilà tout. Mais en attendant qu’elle meure, elle ne laisse pas échapper une plainte ; à peine soupire-t-elle un mot de mélancolie. Comme on lui demande, au retour d’une promenade, sur la plage, si elle ne trouve pas la vue de la mer un peu triste, elle répond simplement : « Ce n’est pas plus triste que le ciel. » Avec une fermeté stoïque, elle étouffe son amour ; elle le cache à sa mère ; elle le dérobe à son père qui le soupçonne, qui voudrait le connaître. Avec plus de rigueur encore, elle clôt dans sa mémoire le secret qu’elle a surpris ; même, — jusque dans quelle horreur cette conscience de vierge n’est-elle pas jetée ? — elle veille sur la faute de sa mère ; elle en défend les avenues contre la vengeance menaçante du père, avec tant de discrétion que même celle dont elle se fait complice ne se doute pas, jusqu’à la dernière heure, qu’elle soit si affreusement gardée, avec tant de pudeur que nous admirons, au lieu d’en être choqués, cette complicité et cette garde. Mais une telle essence de douleur est trop acre pour être longtemps contenue dans ce cœur sans le faire éclater ; aussi, à la fin, lorsqu’Henriette se jette au-devant du pistolet de son père, cette surprise, si cruelle qu’elle soit, nous soulage. Henriette n’est pas seulement une vestale qui se dévoue pour expier le crime d’une autre, une fille qui s’immole pour l’honneur de sa mère et la sécurité de son père : c’est encore une malheureuse qui a payé d’assez de souffrances le droit de fuir la vie.

En se dissipant, cette ombre légère nous laisse un doux et désolant souvenir. Une image d’elle nous reste, qui va se ranger auprès de celles d’Iphigénie et d’Imogène, — derrière, assurément, — mais dans ce même coin du sanctuaire idéal où résident nos plus touchantes idoles. « Qu’est-ce que l’image d’une ombre ? va demander quelqu’un, et d’une ombre presque muette ? » J’ai entendu, en effet, qu’on reprochait à Henriette Maréchal de n’avoir pas assez de consistance ni d’éloquence, de ne se déterminer et de ne s’exprimer guère que par ce qu’elle cache d’elle-même et par ce qu’elle tait ; de ne se trahir que par une intonation, tout au plus, ou par un regard. Mais n’est-ce pas se plaindre, justement, de l’originalité de la situation, et de la délicatesse avec laquelle les auteurs l’ont traitée ? A qui donc, s’il vous plaît, Henriette Maréchal pourrait-elle confier sa misère ? Comment pourrait-elle, sans violer toutes les vraisemblances, toutes les