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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/312

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à la subsistance, n’est pas payé plus qu’il n’était dans le principe. » Ajoutons cependant, pour être vrai, que, conformément aux conclusions du rapport, le privilège des Van Robais fut supprimé, ce qui prouve qu’en ce temps-là du moins les enquêtes servaient à quelque chose.

Si les ouvriers des frères Van Robais ne se trouvaient pas assez payés, ils avaient la ressource de porter leurs bras ailleurs. Il n’en était pas de même pour ceux qui travaillaient à la manufacture de Saint-Gobain. Ici, ce n’était pas seulement le privilège qui régnait (ne nous en plaignons pas trop, car, sans le privilège, cette manufacture n’aurait pas été créée), c’était la contrainte. Les ouvriers attachés à la manufacture ne pouvaient, pendant deux ans, quitter Saint-Gobain, ni même s’en éloigner de plus d’une lieue, sous peine d’amende, d’emprisonnement et même de pénitence corporelle. Encore un des directeurs trouvait-il que ce n’était pas assez et il voulait qu’il y allât des galères. Toutes ces restrictions et ces pénalités ont aujourd’hui disparu de notre législation économique. Mais, en revanche, la manufacture de Saint-Gobain subsiste encore ; elle est l’honneur de notre industrie, et pas un de ses ouvriers ne songe à la quitter, attachés qu’ils sont tous à l’usine par cet ensemble d’institutions protectrices et bienfaisantes qui étaient autrefois, je ne dirai pas inconnues dans la grande industrie, mais bien moins répandues que de nos jours. Il n’y a aucune raison pour faire honneur à la révolution française de ces créations. Encore ne faut-il pas lui imputer non plus d’avoir créé le prolétariat et le paupérisme. Bien avant 1780, le menu peuple, pour parler comme M. de Trudaine, gagnait sa vie au jour le jour et se voyait exposé à mourir de faim. J’ajouterai, si l’on veut, que la révolution compte assez de sottises et de crimes à son passif sans qu’il soit besoin de lui en imputer encore qu’elle n’a pas commis.

Ce qui fut pour le coup sottise et tyrannie, ce fut la législation par laquelle, non contente de proclamer la liberté légitime du travail, la révolution interdit l’association sous toutes ses formes, législation que tous les régimes successifs se sont religieusement transmise l’un à l’autre. Cette législation vermoulue craque de toutes parts. Il faut espérer d’en voir disparaître bientôt les derniers vestiges. Rien n’est assurément plus légitime que de chercher dans la création d’associations nouvelles et en particulier dans le rétablissement des corporations libéralement entendu un remède partiel à quelques-uns des maux qui affligent le corps social. Mais l’on s’exposerait à de graves mécomptes si l’on attendait trop de ce remède sur la foi d’affirmations un peu hasardées qui transfigurent involontairement, au gré de leur imagination et de leurs désirs, l’histoire des associations d’autrefois. Aimons le passé de notre