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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/237

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gouvernemens, tout ce qu’elles ont laissé de ruines sur cette longue route où les étapes sont marquées par des révolutions et des déceptions.

C’est l’impression qui se réveille à la lecture de ce nouveau volume de la Correspondance de Charles de Rémusat avec sa mère, un des plus intéressans et des plus vifs de cette série qui a commencé par les Mémoires et les Lettres de Mme de Rémusat sur l’empire, qui va aujourd’hui jusqu’aux premières années de la restauration. Ces lettres nouvelles sont une histoire familière, piquante des incidens ou des travers du jour en même temps qu’un drame tout moral et intellectuel entre deux esprits d’élite à un des momens les plus attachans, les plus caractéristiques peut-être du règne de la légitimité restaurée. On est en 1818, à ces heures encore indécises où la restauration, délivrée par M. de Richelieu de l’occupation étrangère, essaie de se dégager à l’intérieur et de prendre une direction libérale par un ministère modéré et éclairé, avec une loi nouvelle sur les élections, avec la loi du maréchal Gouvion-Saint-Cyr sur le recrutement de l’armée, avec les lois de M. de Serre sur la presse. Les vieux partis, ultras et émigrés de l’ancien régime, révolutionnaires ou impérialistes mal déguisés, s’agitent autour de cette royauté bien intentionnée, mais incertaine et hésitante, tandis que de toutes parts commence à s’élever une jeunesse étrangère aux factions, intelligente, instruite, généreuse, impatiente de vivre et de penser. Les partis conspirent, les chambres discutent, les ministres ne sont pas toujours sûrs les uns des autres et se jalousent, les salons s’ouvrent à l’élégance et à l’esprit, les jeunes gens cherchent leur voie : tout est en mouvement ! c’est le cadre où se joue cette correspondance entre Mme de Rémusat, qui est à Lille avec son mari, préfet du Nord, et Charles de Rémusat, qui est à Paris, occupé au ministère de la marine, auprès de M. Molé, fort mêlé au monde et déjà épris d’idées nouvelles. Rien, certes, de plus attrayant que cette conversation animée de deux personnes de nature et d’âge si différens, — la mère, clairvoyante, sensée, attentive à tout ce que fait ou pense son fils, ingénieuse à l’avertir et même à le redresser, — le fils, libre d’esprit, ayant déjà des convictions sous un air mondain, grandissant à vue d’œil jusqu’au jour où le livre de Mme de Staël sur la révolution française le révèle en quelque sorte à lui-même, et où il écrit : « Ce livre me ravit, il m’enchante, il m’émeut. Aucune lecture ne m’a plus touché, ne m’a mieux été au cœur que celle-là. J’en pleure de joie, quelquefois de douleur et souvent aussi de fierté ; .. c’est un juste sujet de fierté que de retrouver dans un esprit de cette hauteur toutes ses opinions… » Ce livre de Mme de Staël était l’objet de son premier écrit, que M. Guizot signalait comme une expression de ce que pensaient les générations nouvelles, et qu’il avait d’abord naturellement communiqué à sa mère. Ainsi, ils vont l’un et l’autre, la mère et le jeune homme, se confiant toutes leurs impressions,