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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/225

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donné le sein ? Je n’en sais rien. Quel que soit le sein que j’aie mordu, je ne me rappelle pas une caresse du temps où j’étais tout petit ; je n’ai pas été dorloté, tapoté, baisoté ; j’ai été beaucoup fouetté. Ma mère dit qu’il ne faut pas gâter les enfans et elle me fouette tous les matins ; quand elle n’a pas le temps le matin, c’est pour midi, rarement plus tard que quatre heures. » Mais il ment ; et ce n’est pas là le principe de sa haine. Et nous, entre les lignes visibles d’une confession apparente et publique, il nous faut savoir déchiffrer les aveux qui ne sont pas écrits.

Fils d’une paysanne et d’un maître d’études au collège du Puy, ce que Jacques Vingtras ne leur a jamais pardonné, c’est la modestie de leur condition. « Je viens au monde dans un lit de vieux bois, qui a des punaises de village et des puces de séminaire. » Dans un lit de vieux bois ! lui, ce futur grand homme du pays Latin ! Et sa mère, campagnarde, ne met pas l’orthographe ! Et son père, pauvre hère, a étudié « pour être prêtre ! » Mais leur fils, du moins, leur a fait cruellement expier le crime qu’ils avaient commis en lui donnant le jour. — Ah ! tu portais « des robes raisin avec une ceinture jaune ; » et tu m’habillais « comme un singe, » avec les vieilleries de ton humble garde-robe ; et tu m’appelais « ton pauvre enfant » devant le monde ; et tu te vantais « de ne pas rougir de ton origine ; » et, comme tu n’avais pas les moyens de payer une bonne, tu me « faisais laver quelques assiettes » ou « donner du plumeau sur les meubles ! » Et toi, simple maître d’études ou professeur de septième, tes élèves « se moquaient de ton grand nez et de ton vieux paletot ; » ils me traitaient comme « le fils d’un galérien ou d’un garde-chiourme ; » tandis que, père ambitieux qui n’imagine rien de plus ni de mieux que de faire de son fils quelque chose de plus que lui-même, tu m’obligeais alternativement de « piocher les prophètes » et d’étudier « le que retranché ! » Eh bien ! mon jour est venu, maintenant, de me venger des humiliations que vous m’avez imposées. Les blessures d’amour-propre que vous m’avez values, je vais donc pouvoir vous les rendre, et, si vous n’aviez pas conscience du ridicule que vous traîniez partout après vous, c’est moi qui me charge aujourd’hui de vous l’apprendre. On ne plie pas ainsi l’échine, monsieur Vingtras, devant ses supérieurs ; et vous, madame Vingtras, on ne fait pas de vos plaisanteries dans le monde. Vous m’avez donné de « l’éducation, » supportez-en les conséquences. Tel que vous me voyez, moi, Jacques Vingtras, votre fils, je rougis de mon origine, si vous ne rougissez pas de la vôtre ; et j’ai honte pour vous de notre commune misère, si vous ne paraissez pas eu avoir senti l’aiguillon. On ne fait pas d’enfans quand on est pauvre, et, si l’on a le malheur d’en avoir, on tâche à les traiter comme des enfans de riche. — Et pendant près de quatre cents pages, avec une volupté féroce, il a jeté