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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/223

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franchement, quand il s’examine, qu’il ne voit rien en lui qui ne le distingue du commun des hommes, et ne le marque, pour ainsi dire, d’un signe nouveau de supériorité. « On me fait des complimens sur mon pied chez le bottier. Il parait que je ne l’ai pas trop vilain, — je ne l’ai jamais su ; » ou encore, « Je vois dans une glace un garçon brun, large des épaules, mince de taille, qui a l’air heureux et fort. Je connais cette tête, ce teint de cuivre, et ces yeux noirs. Ils appartiennent à un évadé qui s’appelle Jacques Vingtras. Je me dandine sur mes jambes comme sur des tiges d’acier. Il me semble que je suis sur un tremplin : j’ai de l’élasticité plein les muscles, et je bondirais comme une panthère ; » ou bien encore, quand pour la première fois, il s’est fait habiller chez un tailleur à la mode : « Me voilà enfin armé de pied en cap : bien pris dans ma jaquette, les hanches serrées dans mon pantalon doublé d’une bande de beau cuir rouge, à l’aise dans ce drap souple. J’ai fait tailler ma barbe en pointe, ma cravate est lâche autour de mon cou couleur de cuir frais, mes manchettes illuminent de blanc ma main à teinte de citron, comme un papier de soie fait valoir une orange. » Il porte haut la tête, ce jour-là, il promène ses habits sur le boulevard, les filles le regardent. « Il y a un bar américain, près du passage Jouffroy, où la mode est d’aller vers quatre heures. Des boursiers, des viveurs, des gens connus viennent là parader devant les belles filles qui versent les liqueurs couleur d’herbe, d’or et de sang. Je ne déplais pas, paraît-il, à ces filles. « Il a l’air d’un terre-neuve,’ a dit Maria la Croqueuse. » Et, parmi tout cela, les rodomontades de l’ancien orgueil qui subsiste toujours : des « menaces de gifles toutes prêtes, » l’envie de « souffleter un ganté du bout de ses gants neufs, » et la fureur de « faire saigner un riche. » C’est sa façon de concilier les appétits de jouissance et de luxe vulgaire qui lui brûlent le sang, avec son rôle de conspirateur et d’ouvrier de la révolution future. Le jour où Jacques Vingtras aura du vin, de l’or, et des femmes, la révolution ne sera-t-elle pas faite ? Et malheur à celui qui dira le contraire !

Avec l’ordinaire hypocrisie de tous ceux qui nous font leur confession, — pour que nous pensions d’eux ce qu’ils veulent qu’on en pense, — il a donc vainement essayé de rapporter cette « soif de bataille » à l’humilité de sa première origine, et « au sang de paysan qui coulait dans ses veines. » On voit du moins que, s’il y coulait du sang de paysan, il y était fortement mélangé de sang d’aristocrate. Et, en réalité, fanfaron de grossièreté, tartufe de jacobinisme, peu de gens ont eu le mépris du peuple au même degré que ce réfractaire et que ce déclassé. Luisans de convoitise, c’est toujours en haut que ses yeux regardent, vers les « bourreaux d’argent, creveurs de chevaux, entreteneurs de filles ; » mais le paysan, mais l’ouvrier, mais ceux qui travaillent et qui peinent offensent la délicatesse de ses sens. « Ils