Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/222

Cette page n’a pas encore été corrigée


se fit une situation de sa misère, et, si quelque bonne âme peut-être était tentée de le plaindre, il faut qu’elle sache au moins la cause qui le retint si longtemps dans la bohème. « On avait une âpre jouissance à se sentir le plus fort dans le pays de la détresse, à être, — pour pas trop cher de vaillance et parce qu’on avait appris du latin ; — le grand homme de la gueuserie sombre. » Voilà le vrai mot lâché : De la rue Soufflot à la rue Madame, et du carrefour de l’Observatoire à celui de l’Odéon, — pour pas trop cher de vaillance, retenez bien cet aveu précieux, — il était une façon de grand homme. La crédule jeunesse, en tout temps, s’est volontiers laissé prendre à ces affectations d’indépendance et de cynisme. Elle confond aisément deux choses qui pourtant sont bien différentes : le mépris des préjugés et le courage de l’esprit. Elle ne distingue pas non plus très nettement le goût de l’aventure d’avec la dignité du caractère. A l’émerveillement donc de ces fils de famille qui débarquent chaque année du fond de leur province, futurs notaires, futurs magistrats, futurs bons époux et bons pères, « le plus fort dans le pays de la détresse » exécutait des danses sur la corde raide, il jonglait avec des boulets, il avalait des lames de sabre et rendait de l’étoupe enflammée. Ce saltimbanque avait ses tréteaux, cet aboyeur en plein vent son public ; et c’était le commencement de cette popularité dont rêvait son orgueil.

Ce n’est pas sans motif que je me sers ici de ces comparaisons, mais c’est qu’effectivement, comme un hercule de foire, il avait la vanité de sa force physique, de ses gros poings, de son « coup de pied de bas ; » de son besoin de rendre, comme il dit, les coups qu’il avait reçus. « On m’a battu pendant toute mon enfance, cela m’a durci la peau et les os… Allons, rangez-vous que je le corrige, ce fou qui me cherche querelle, à moi, l’échappé des mains paternelles… J’ai dix ans de colère dans les nerfs, du sang de paysan dans les veines, l’instinct de la révolte… Ne me touchez pas ! Prenez garde ! j’ai trop d’avantage sur vous. » Et, comme un bellâtre de barrière, à cet orgueil de sa vigueur il ajoutait la fatuité de ses cheveux noirs, de sa peau de cuivre, de ses « dents de marbre. » Lorsque les romantiques déclamaient jadis le sonnet fameux :

Je suis jeune ; la pourpre en mes veines abonde ;
Mes cheveux sont de jais et mes regards de feu,

ils eussent bien voulu se faire prendre et se prendre eux-mêmes au sérieux, mais ils ne pouvaient pas s’empêcher de sentir qu’ils étaient légèrement ridicules, et l’ironie se jouait parmi leurs vanteries. On ne peut pas se tromper à l’accent de Jacques Vingtras ; c’est bien