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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/215

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tâchait de l’apitoyer sur ses disgrâces, que l’histoire universelle n’est qu’un enchaînement de malheurs, que la reine Henriette avait vu mourir son royal époux sur l’échafaud, que Marie Stuart avait eu la tête coupée, que la belle Jeanne de. Naples avait été prise et étranglée. — « J’en suis fâchée pour elles, » répliqua la dame, et elle se replongea dans sa mélancolie. — Guillaume de Humboldt s’y prenait tout autrement pour consoler Charlotte Diede. Il n’avait garde de lui représenter que tout le monde a ses chagrins ; il aimait au contraire à lui répéter qu’il y a des gens parfaitement heureux et que Guillaume de Humboldt en était. Il lui racontait ses prospérités, il lui décrivait son beau château de Tegel, ses antiques, ses marbres, ses statues, une tête de Méduse en porphyre dont un pape lui avait fait présent, une charmante nymphe puisant de l’eau, qui décorait l’une des niches de son salon.

Quoique nous n’ayons pas les lettres de Charlotte, les réponses de son grand ami nous les font suffisamment connaître. L’entretien qui s’engageait entre eux peut se résumer comme suit : — Eh ! quoi, demandait en soupirant cette personne triste, malade et pauvre, vous êtes vraiment heureux ? — Certes, et comment ne le serais-je pas ? Toute ma vie, j’ai joui de la liberté que donne la fortune et j’ai pu me livrer sans contrainte à mes goûts. Ma santé est bonne, mon humeur est égale. Les petits incidens de la destinée me touchent peu. Je ne me laisse attrister ni par le mauvais temps ni par les brumes de l’hiver ; un ciel gris et bas a du charme pour moi, et je ne connais rien dans le monde entier d’où je ne puisse tirer quelque plaisir ou quelque profit. Quand j’ai dû renoncer aux affaires, il m’en a peu coûté ; l’étude m’a tenu lieu de tout. Je travaille tout le jour, je ne quitte ma chambre qu’assez avant dans la soirée, et je suis toujours tranquille, toujours actif, toujours content de moi et des autres. — Ainsi il ne vous manque rien ? — Non, je ne connais pas la servitude du besoin. Je sais jouir, je sais aussi me priver. J’ai beaucoup de plaisir à voir ma femme, mes enfans, mes amis ; quand je ne les vois pas, ils ne me manquent point, et je m’arrange pour me suffire à moi-même. — A ce compte, vous qui m’engagez à vous écrire et qui m’assurez que mes lettres vous plaisent, vous n’avez pas besoin de les recevoir ? — Que vous dirai-je, ma très chère Charlotte ? les vrais plaisirs sont ceux dont on pourrait se passer, car tout besoin est une douleur commencée. — Mon Dieu ! s’écriait-elle, épouvantée de l’insolence de ce bonheur, que faut-il donc que je fasse pour moins souffrir ? — Il faut faire comme moi, devenir indifférente à beaucoup de choses, vous persuader que tout ce qui nous aide à mûrir est bon, tenir soigneusement votre âme en équilibre, tâcher d’acquérir ce repos du cœur que j’ai possédé dès ma jeunesse et qui est préférable à la joie.

Elle affectait d’approuver sa méthode, elle avait bien de la peine à