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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/210

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allée où un jeune baron s’était promené avec une fille de pasteur, de certain banc où ils s’étaient assis, et quand vingt-six ans plus tard, en, plein congrès de Vienne, il reçut une lettre par laquelle, une femme très malheureuse lui confiait ses détresses et implorait ses conseils, le chapitre de son passé qui se rappelait subitement à lui causa une assez vive émotion à ce diplomate qui se piquait de peu s’émouvoir : — « Je ne sais pas, écrivait-il à Charlotte, si nous nous reverrons jamais ; mais soyez sûre qu’il est resté dans mon âme quelque chose de vous. Vous êtes pour moi comme une apparition d’un passé qui ne s’effacera jamais de ma mémoire… Étrange relation que la nôtre ! Deux êtres qui se sont vus pendant trois jours, il y a de longues années, et qui ont peu de chances de se revoir ! Mais la joie pure et profonde que j’éprouve en ce moment est d’une espèce si rare que j’aurais honte de ne pas vous confesser que votre image s’est toujours confondue en moi avec tous les sentimens de ma jeunesse, avec le souvenir d’un temps qui n’est plus et où l’Allemagne était plus belle qu’aujourd’hui. »

On comprend sans peine qu’il se souciât médiocrement de la revoir. Cet homme peu romantique avait eu jadis son roman ; il craignait de le gâter. Charlotte s’en étant remise à lui du soin de décider si elle devait aller vivre à Brunswick ou à Goettingue, il lui répondit : « Quand j’étais à Brunswick, je ne vous connaissais pas ; à Goettingue, je pensais souvent à vous. Allez à Goettingue. » A la joie de se souvenir se joignit bientôt le plaisir d’avoir une conscience à gouverner. Charlotte l’avait choisi entre tous pour son confesseur, pour son directeur. Il estimait que c’est une grande bénédiction pour un homme que d’avoir sous sa garde un cœur de femme qui s’abandonne à lui entièrement, sans réserve, en pure foi. N’oublions pas qu’il était infiniment curieux. Dans les loisirs que lui laissait l’étude du chinois, du kawi et de l’humanité primitive, sa passion dominante, il en convenait lui-même, était d’étudier les hommes et les femmes de son temps, de se représenter exactement leur façon de vivre et de penser : « Je les définis, je les classe, je les rattache à des idées générales, j’en fais une science particulière. » Charlotte était une personne intéressante à définir et à classer. Il exigeait non-seulement qu’elle lui écrivit souvent, mais qu’elle lui racontât toute son histoire dans le plus grand détail, année par année. Il lui réservait sans doute un alinéa dans ce traité d’anthropologie comparée qu’il rêvait de publier un jour. C’est ainsi que de l’émotion on passe à la curiosité ; puis la correspondance devient une habitude, et à mesuré que nous vieillissons, nos habitudes nous sont plus chères. En conseillant et consolant son amie, Humboldt faisait assurément une bonne œuvre ; mais il y trouvait son compte et son plaisir, et il est permis de dire, sans lui faire injure, que c’était le genre de bienfaisance qu’il préférait.

Elle garda religieusement les lettres de son illustre ami ; mais elle lui