Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/166

Cette page n’a pas encore été corrigée


aveuglé, et que, si les Égyptiens eussent possédé des torpilleurs, le péril eût été grand. Il le serait tellement à l’avenir, qu’on se demande de quelle audace ou plutôt de quelle témérité un amiral devrait être animé pour aller bombarder avec des navires géans un point bien fortifié. Obligé de se tenir à distance pour laisser à ses torpilleurs défensifs et à ses éclaireurs la liberté d’étendre leurs lignes protectrices, les coups de canon de ses cuirassés seraient fort affaiblis. Et, comme chacun de ces cuirassés tremblerait sous la menace d’une explosion qui pourrait l’atteindre d’une minute à l’autre par l’arrivée subite d’une torpille, les artilleurs songeraient beaucoup plus à se défendre eux-mêmes contre l’ennemi minuscule, qu’ils croiraient toujours apercevoir sur leurs flancs, qu’à bien viser des forts lointains enveloppés dans la fumée, et leur tir serait des plus médiocres. L’escadre assiégeante étant assiégée elle-même, ayant à conduire à la fois deux tâches si différentes, échouerait probablement dans l’une et dans l’autre. En supposant même qu’il n’en fût rien, qu’elle réussit le jour à bombarder efficacement la place forte, la nuit arriverait bientôt, pendant laquelle rien ne la protégerait plus contre l’assaut de ses adversaires. Pour être moins exposée, elle serait forcée de gagner la pleine mer. Elle y arriverait épuisée par une journée d’efforts surhumains, et, à peine y serait-elle, que des torpilleurs et des canonnières, surgissant de tous les points de l’horizon, l’obligeraient à recommencer le combat, à se défendre encore après avoir essayé d’attaquer. Tout cela, d’ailleurs, à quoi bon ? Encore une fois, où est l’avantage d’un bombardement, d’un siège, de l’incendie même de Malte, de Gibraltar, d’une de ces vieilles forteresses de la mer, jadis si redoutables ? Entraîneraient-ils la reddition de la place ? Belfort s’est-il rendu après des épreuves de ce genre ? Pour s’emparer des villes fortes, il faut les investir longtemps, et l’investissement en mer est impossible. Tout au plus l’incendie d’un arsenal se justifierait-il, et encore ! Quel profit avons-nous tiré de la destruction de celui de Fou-Tchéou ? Attaquer Toulon, par exemple, lorsqu’on peut ruiner de fond en comble, sans le moindre danger, Nice, Marseille, Cette, serait une folie chevaleresque, une de ces sottises militaires contre lesquelles un célèbre tacticien allemand, M. Von der Goltz, a hautement protesté dans son livre sur la Nation armée. L’attaque, comme la défense des côtes par les places fortes, n’est plus, ne peut plus être qu’un souvenir du passé.

Toutes les nations se préparent, en effet, à protéger leurs côtes avec des torpilleurs. C’est surtout pour cet usage que l’Allemagne en fait construire en ce moment cent cinquante et l’Autriche soixante-quinze. Nous possédons, quant à nous, un certain