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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/148

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produit pendant la guerre de la sécession d’Amérique, nous voulons dire que le taux des assurances contre les risques de la mer s’élèverait si haut que la navigation deviendrait impossible. Pendant l’insignifiante expédition de Tell-el-Kébir, ces assurances montaient déjà tellement pour les navires traversant le canal de Suez, que les armateurs prudens préféraient les remiser au fond des ports. Que serait-ce donc dans une véritable guerre ? Tous les rivaux de l’Angleterre, toutes les nations jeunes, ambitieuses, qui ont déjà une industrie et qui se préparent à avoir une marine commerciale, s’empresseraient de jouer vis-à-vis de la Grande-Bretagne le rôle qu’elle a joué elle-même vis-à-vis de l’Amérique lors de la sécession. Ils se précipiteraient à qui mieux mieux sur la grande proie pour en arracher chacun un lambeau. Si la lutte durait quelques mois, les armateurs, ruinés, seraient obligés de vendre leurs navires aux puissances étrangères ; partout se formeraient de nouvelles compagnies de navigation remplaçant une à une les compagnies anglaises dépossédées ; et, quand le changement serait opéré, quand le courant du commerce aurait adopté des directions nouvelles, quelle raison y aurait-il pour que, la paix venue, il se remît à couler vers cette « petite île brumeuse, au milieu d’une mer toujours agitée, » qui, pendant de si longues années, a dû au merveilleux génie de ses habitans et à leur fortune plus merveilleuse encore d’accaparer le monopole de la richesse universelle ?

Que les philanthropes à courte vue ne nous taxent pas de barbarie ! Dieu nous garde de souhaiter la ruine de l’Angleterre, de nous réjouir d’avance de ce qui pourrait amener sa chute ! Mais l’exemple que nous avons choisi est celui qui prouve le mieux et l’efficacité foudroyante de la course et, qu’on nous passe ce blasphème apparent, sa vertu civilisatrice. Quoique les moyens pour l’atteindre soient terribles et sauvages, ce n’est certainement pas un résultat contraire au progrès des sociétés humaines que cette puissance nouvelle du faible, qui assurera un jour l’entière liberté des mers, qui en arrachera l’empire à quelques nations plus heureuses que les autres, qui en brisera le sceptre dans leurs mains impuissantes pour en distribuer les débris à tout l’univers. Peut-être faudra-t-il passer par de cruelles révolutions avant d’arriver à cet état nouveau qu’on pourra réellement regarder comme le triomphe de l’égalité. C’est une des conditions de notre nature imparfaite que le bien même ne puisse se produire parmi nous sans secousses, sans déchiremens. Qui sait cependant ? Peut-être aussi l’avènement de la course, par cela même qu’il rendra la guerre maritime si dangereuse pour eux, obligera-t-il les forts à se résigner sans lutte à une nécessité fatale, à se soumettre aux