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Page:Revue des Deux Mondes - 1885 - tome 68.djvu/141

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évident que, dans les conditions que nous avons exposées, jamais une escadre, même commandée par le chef le plus intrépide, n’aura l’audace ou plutôt la folie de s’attaquer à une escadre plus nombreuse ? Le passé, un passé bien récent, nous répond, à cet égard, de l’avenir. Depuis l’invention de la vapeur, nous n’avons assisté qu’à une seule bataille d’escadre, la bataille de Lissa, dont l’issue aurait été de nature à inspirer confiance aux marines numériquement faibles, puisqu’elle semblait avoir prouvé que le courage du personnel, joint au génie du commandant, suppléaient à la quantité et à la qualité des instrumens de combat. Et cependant, qu’avons-nous vu lorsque la France et l’Allemagne, lorsque plus tard la Turquie et la Russie en sont venues aux mains ? Dans ces deux guerres, où l’on avait cru un instant que la marine aurait une importance capitale, le peuple qui possédait le moins de cuirassés s’est retiré du combat, a rallié ses flottes derrière les murailles de ses forts et les lignes de torpilles de ses rades, livrant sans coup férir à l’ennemi cet « empire de la mer » que l’Angleterre n’avait pu acquérir, au commencement du siècle, qu’après les victoires éclatantes d’Aboukir et de Trafalgar. Faut-il considérer cette fuite, cet aveu d’impuissance comme une sorte de défaite morale acceptée par le vaincu et dont il aurait eu à souffrir autant que d’une défaite véritable ? Non, car, pour ne parler que de la guerre de la Turquie et de la Russie, loin de se résigner à l’inaction maritime parce qu’elle renonçait à la guerre d’escadre, cette dernière puissance, après avoir fait subir aux monitors turcs, à l’aide de torpilles portées dans des embarcations, les dommages les plus graves, n’hésita pas un instant à menacer l’Angleterre elle-même et à se préparer à l’attaquer vigoureusement. Au moment où leur escadre voguait vers Besika pour sauver encore une fois l’empire ottoman, qui ne se souvient de l’émotion causée tout à coup chez nos voisins d’outre-Manche par la nouvelle de l’achat d’une flotte de croiseurs russes s’apprêtant à poursuivre et à ruiner sur toutes les mers le commerce britannique ? Émotion bien légitime, car, si la guerre eût éclaté, elle n’aurait pas été circonscrite au bassin oriental de la Méditerranée, où les cuirassés de l’Angleterre portaient si fièrement le drapeau national. Tandis qu’ils s’avançaient vers les Dardanelles, une flotte russe, composée de sept croiseurs et transports, partis soudainement de ce port de Vladivostok, qui se dresse en extrême Orient comme un ouvrage avancé battant en brèche les fondemens de la puissance anglaise, faisait son apparition devant San Francisco. Les forces navales de l’Angleterre dans ces parages ne se composaient alors que de deux navires mouillés, l’un à Honolulu, l’autre à Vancouver. Dès le début des hostilités, Esquimalt, le seul dépôt de charbon et le seul port de