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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/98

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règlement n’hésite jamais à retarder. Les premiers arrivés prennent quelque volume dans la bibliothèque pauvrement approvisionnée, s’assoient sous un bec de gaz et lisent ; d’autres s’installent à une table et écrivent des lettres ; on leur fournit le papier, l’enveloppe, et l’on se charge de l’affranchissement ; de ce seul fait, en 1883, l’œuvre a dépensé 482 fr. 75, représentant 3,218 timbres-poste. On reconnaît tout de suite l’homme qui a traversé les prisons ; il apporte sa lettre ouverte, pensant qu’elle doit être lue et visée comme dans le greffe des pénitenciers. Je n’ai pas besoin de dire qu’on l’engage immédiatement à sceller son enveloppe. Peu à peu, la salle d’attente se remplit ; le bruit que le nouvel arrivé produit en entrant est déjà une indication d’origine ; le soulier ferré du terrassier sonne autrement sur les dalles que la savate du rôdeur ou le sabot du paysan. On est silencieux, ou tout au moins l’on parle à voix basse ; le lieu ne paraît point propice aux confidences, on a l’air de se méfier de son voisin, et l’on ne regarde pas trop fixement le surveillant, qui se promène les mains derrière le dos et le képi galonné sur la tête. Les costumes sont bien disparates : blouses, tricots, vestons délabrés, quelques redingotes qui ne sont plus et s’efforcent d’être encore ; çà et là, sur le dos des domestiques sans place, un habit noir luisant aux coudes, fripé aux manchettes et dont les boutons n’ont que des capsules de métal. Les pantalons sont lamentables ; le linge est au moins douteux, quand il y a du linge. A ce sujet, j’ai entendu une réponse étrange. Un homme allait s’installer au lit de camp ; je me suis approché de lui et j’ai été surpris de son odeur, qui me rappelait celle des vieux ragots à demi forcés, faisant tête aux chiens, à l’instant où l’on va les porter bas d’un coup de carabine. Je lui dis : « Vous n’avez pas de linge ? — Non, monsieur. — Pourquoi ? — Je ne peux pas en porter. — Pourquoi ? — Quand je mets une chemise, ça me donne des maux de tête. »

il est huit heures. Le capitaine est venu rejoindre le secrétaire assis dans un bureau vitré, ouvert d’un vasistas devant lequel chaque pensionnaire doit se présenter successivement, tenant en main ses papiers d’identité, s’il en a. Chacun dit ses noms, son lieu de naissance, son âge, sa profession, que le secrétaire inscrit immédiatement à la suite d’un numéro d’ordre sur « le livre des logeurs, » que les agens du service des garnis visent et relèvent tous les jours. Les papiers d’identité sont des passeports d’indigent, des livrets d’ouvriers, des certificats, ou simplement une adresse de lettre. Parfois, à la demande : « Vos papiers ? » l’homme répond : « Je n’en ai pas ; » on rappelle alors que l’œuvre acquitte les frais de livret et le fait accorder à ceux qui sont en droit d’en avoir. Lorsque l’inscription est faite, on remet à chaque individu une